L’histoire se déroule en Ecosse, au début du 19ème siècle. Une sombre calèche dépose deux aristocrates londoniens fuyant une sordide affaire de mœurs, dans un trou perdu du nom de Whaligoë. Il s’agit de lord Douglas Dodson, un écrivain décadent, et de Speranza, sa muse et maîtresse. Cette nuit-là, Douglas s’apprête à se trancher la gorge, lorsqu’il aperçoit l’ombre d’une jeune fille rodant dans le cimetière... Yann, le scénariste de cet album, publié aux éditions Casterman, nous parle de son travail.
Vous nous proposez une plongée dans une Angleterre du 19ème siècle, entre romantisme et fantastique. Votre inspiration est-elle allée puiser dans certaines œuvres littéraires de cette époque ?
En discutant avec Virginie Augustin (aux dessins), nous avons découvert que nous partagions la même passion pour les Vipères en crinoline, les Merteuil en dentelles et autres diablesses en Prada, pour les dandies désinvoltes et désespérés, à la bourse plate, aux semelles de vent et aux répliques assassines, tels Oscar Wilde, Beau Brummel, Georges Sanders, Baudelaire... Dutronc ou Serge Gainsbourg. Plus que leurs œuvres, c’est le choix de leur style de vie, le défi permanent de faire de leur vie une œuvre d’art, qui me fascine le plus chez eux.
Le manque d’inspiration est l’un des thèmes abordés ici. Avez-vous déjà eu à faire face à la peur de la page vide ?
La peur de la page blanche est un mythe, ou plutôt un cliché. Ma frayeur serait plutôt de la page vaine. L’album de plus, de trop, sans intérêt. Le vrai thème qui sous-entend « Whaligoë », c’est le vieillissement, dans le sens de l’usure : celle du couple, du talent, le moment où la beauté se flétrit, où l’élégance devient posture ou grimace, où l’insolence se métamorphose en vacuité et l’ironie en fiel et en bave.
Ce récit est réaliste. Comment avez-vous eu abordé cet aspect ?
Nul besoin de documentation lorsqu’on travaille sur le matériau brut qu’on connaît le mieux : Soi-même. A l’instar de Flaubert, Melville aurait pu clamer : « Moby Dick, c’est moi ! », et Freud, « Le divan, c’est moi ! »
Comment est née la collaboration avec Virginie Augustin ?
Pour « Whaligoë », il fallait un dessinateur conjuguant deux talents opposés : un certain classicisme suranné dans le traitement narratif, afin de rendre crédible un récit très statique où l’action la plus violente se dissimule dans des voutes verbales d’apparence feutrée et, d’autre part, un traitement graphique original et contemporain, jouant sur un style acéré, épuré et stylisé, afin d’éviter de tomber dans le mièvre, le léché. En lisant les derniers albums de Virginie, son trait rageur et sauvage, dénué d’affèteries et de fioritures, m’a tapé dans l’œil ! J’en conserve d’ailleurs un très discret cocard de bon aloi, ma foi !
Francescu Maria Antona