«  Ce qui nous manque en Corse c’est la capacité à faire des choses ensemble  » Jean Bernard Rongiconi Pourquoi avoir ouvert ce studio d’enregistrement ? C’était un besoin. Quand je faisais partie des «  Muvrini  » pour progresser dans le groupe il fallait disposer d’un laboratoire pour chercher des sons nouveaux, pour concrétiser de nouvelles choses. C’était il y a douze ans … Puis Feli est venu enregistrer ici. Mais pourquoi à Valle di Rustino ? Pourquoi cette localisation excentrée ? Je vivais ici, dans la maison que m’avait laissé mes grands parents, et il me parait évident que le cadre d’un village est plus propice à un travail artistique qu’une zone industrielle ! Il faut qu’un chanteur, un musicien soit en forme pour reprendre, recommencer, remettre sur le métier autant de fois que nécessaire. Si l’on veut éviter de tourner en rond, on doit savoir se remettre en question et c’est plus facile lorsque les conditions s’y prêtent. Qui vient dans ce studio ? Pour mixer «  A Filetta  ». Pour mixer et enregistrer : «  I Chjami Aghjalesi  », Feli, Francine Massiani, «  Barbara Furtuna  », «  Diana di l’alba  », Antoine Ciosi, Patrizia Gattaceca, ou Josephina … Pour ne pas me disperser je privilégie le domaine corse. Mais j’ai aussi besoin de l’apport de musiciens de l’extérieur, car ils m’apportent une autre vision du travail et une possibilité d’échanges. L’important dans un album ? L’artiste doit quitter le studio en ayant le sentiment qu’il a fait au mieux. La magie de la musique c’est de l’impalpable, du fugace. En studio c’est difficile de dire : «  On arrête ! Ça c’est la bonne prise !  » A ce stade c’est l’expérience que donne le métier qui intervient. Sait-on immédiatement qu’une chanson sera un succès ? A la première écoute je ne sais jamais ce qui va marcher au niveau du public ! En Corse, on a des progrès à faire pour avoir des textes plus limpides et puissants. Pareil pour la musique. Quoi de neuf à l’horizon du chant corse ? Les jeunes … Ils n’ont pas notre vécu et chantent donc différemment. Délaissant la pesanteur ils amènent de la fraîcheur, et c’est bien. Sur scène, en effet, il faut de la légèreté, ce qui implique d’être très sérieux pour y parvenir. Force et faiblesse de ces jeunes artistes ? Les qualités vocales et artistiques sont là , mais ils sont limités par leur manque de métier. Comme ils n’ont pas appris, il leur est dur d’avoir de la maîtrise et même d’écouter avec profit les conseils. D’où des amateurismes consternants durant des concerts ou des déperditions accélérées de talent. En prime il y a chez eux une complète méconnaissance de leurs droits ayant pour conséquences de graves dysfonctionnements. D’une manière générale que faire pour que le chant corse ait l’essor qu’il mérite ? Ce qui nous manque en Corse c’est la capacité à faire des choses ensemble. Parce qu’on est toujours sur la défensive. Parce qu’on a toujours peur des autres. Il faut en finir avec ça et cesser de cultiver à plus soif complexe d’infériorité imbriqué à complexe de supériorité. Que pensez-vous des aides publiques dans votre domaine ? On ne peut s’en passer. Pour se faire connaitre les jeunes artistes doivent aussi pouvoir se produire sur scène, or les lieux de spectacles font défaut. Autre nécessité : élaborer un label pour fédérer les gens qui sur l’île doivent tout assumer de la composition de la musique à la distribution de CD. Qu’est-ce qu’être un artiste ? C’est un chercheur … Quelqu’un qui est dans le doute perpétuel, qui étudie, qui explore, «  A Filetta  » est un bel exemple ! Être artiste c’est un engagement de tous les jours. C’est une philosophie. C’est prendre des risques au quotidien ! Propos recueillis par M.A-P