Accueil du site > Culture > Prix Ulysse 2012 : L’écrivain et le coup d’État
 

Prix Ulysse 2012 : L’écrivain et le coup d’État

jeudi 20 décembre 2012, par Journal de la Corse

Javier Cercas lauréat du Prix Ulysse 2012. En choisissant l’auteur d’ « Anatomie d’un instant », et « Des soldats de Salamine » le jury, réuni par Arte Mare pour couronner l’ensemble d’une œuvre, a fait preuve de perspicacité et de clairvoyance. Très pertinente cette récompense à un écrivain à part et exigeant.

L’individu et le collectif. Le passé et le présent. Ces thématiques constituent l’architecture et la substance des livres de Javier Cercas. Connu des lecteurs francophones depuis la publication des « Soldats de Salamine » (2002) qui ont impressionné par la façon d’aborder la guerre civile espagnole, l’écrivain a marqué les esprits avec « Anatomie d’un instant », un ouvrage singulier, remarquable par l’originalité avec lequel il dissèque le coup d’État du 23 février 1981. Ce jour-là des putschistes, avec à leur tête le lieutenant-colonel Tejero, font irruption dans les Cortès et tiennent sous le feu les députés à qui ils ordonnent de se coucher sous leurs sièges. Trois d’entre eux, Adolfo Suarez, président du gouvernement lors de la transition démocratique, le général Gutierrez Mellado, le secrétaire général du parti communiste d’Espagne restent assis sous la menace des armes. Particularité de ce putsch : il est filmé par la télévision espagnole et les images feront le tour du monde. De cet événement historique, étape capitale qui aurait pu voir sombrer la toute jeune démocratie espagnole – Franco est mort en 1975 – Javier Cercas analyse tous les personnages ainsi que le paysage politique et militaire de l’époque. Il remonte toutes les pistes avec une minutie étonnante. Il restitue une atmosphère délétère distillée par une irresponsabilité d’une classe dirigeante – socialistes en tête – dépourvue de vision et prête à de graves concessions. Il montre comment l’abîme est évité de justesse, comment tout se joue sur le fil, comment la réplique populaire s’est contenté de s’inscrire aux abonnés absents. Il rétablit aussi des vérités sans lesquelles la lecture de l’histoire de l’Espagne contemporaine est illisible. Incompréhensible. Non, Tejero n’était pas cet allumé fantasque que par facilité et confort intellectuel on a voulu dépeindre. Oui, Suarez était cette étonnante figure qui infléchit positivement le cours de l’après Franco. Oui, Santiago Carrillo n’avait qu’une idée : ne pas retomber dans les malheurs et le sang d’une guerre civile responsable de tant de morts. Oui, bien que général, Gutierrez Mellado était devenu un véritable démocrate… A l’heure où l’Espagne vit une crise économique sans précédent, on apprend énormément et avec fascination sur ce pays en se plongeant dans « Anatomie d’un instant ». On s’y croit ! On y est ! Toujours avec le recul et la distance nécessaire. Troublante exploration d’un monde et d’une époque !

Michèle Acquaviva-Pache

(Les ouvrages de Javier Cercas sont publiés par « Actes Sud »)

« Face aux putschistes dans les Cortès Adolfo Suarez, le général Mellado Gutierrez, Santiago Carrillo disent « non. J’aime les protagonistes qui disent « non ». Car ce « non » c’est la liberté. »

Javier Cercas

« Anatomie d’un instant » n’a rien d’un roman historique. Comment définiriez-vous cette œuvre ?

C’est un essai, un livre d’histoire, une chronique, mais peut importe !.. C’est un roman sans fiction. J’écris sur la relation entre le passé et le présent. Parce que le passé est une dimension du présent comme le collectif est une dimension de l’individuel. En effet, je ne peux me comprendre sans comprendre les autres. Au départ je voulais écrire un roman mais je me suis rendu compte que c’était une erreur.

Quand vous dites que le coup d’État est « une grande fiction collective pour les Espagnols qu’entendez-vous ?

Sauf les images filmées par la TV il n’y a aucun document historique sur cet événement. Conséquence : on a tout raconté sur lui et il a tourné à la fiction collective pour tous ceux qui ont inventé et brodé à son sujet. Pour les putschistes qui en ont refusé la responsabilité. Pour les journalistes qui ont pondu des centaines de bouquins reposant sur des fantasmes. Pour tout un chacun dont l’imagination a travaillé et beaucoup imaginé, parce que tous les démons du passé convergeaient vers ce coup d’État. C’est pourquoi j’ai d’ailleurs abandonné le roman pour la réalité, si forte, si riche, en gardant cependant forme et structure romanesque.

L’un des sujets majeurs du livre est le couple trahison/loyauté. Où situez-vous la frontière ?

Il y a des moments, dans la vie, où la trahison est plus valeureuse, plus honnête, plus vertueuse que la loyauté. Adolfo Suarez, le général Gutierrez Mellado, Santiago Carrillo sont pour moi des héros de la trahison et grâce à leur trahison nous avons pu avoir la démocratie. Ça, c’est le cœur moral du livre. Pourquoi quelqu’un comme Suarez, qui vient de la Phalange, refuse-t-il de se coucher ? C’est une question romanesque qui a enclenché ma quête… à laquelle, in fine, il n’y a pas de réponse… si ce n’est ambigu et ironique.

Autres thèmes importants : la mémoire ou l’oubli, la justice ou la réconciliation. Comment trancher ?

Compliqué à appréhender ! Je crois aux vérités contradictoires. Exiger justice des franquistes aurait pu être le réflexe des républicains. Mais cela aurait été au détriment de la paix. On dit que la démocratie espagnole est née d’un pacte d’oubli. Rien de plus faux, elle est née d’un pacte de souvenance. Il ne s’agissait pas d’oublier le passé pour construire l’avenir, mais de ne pas utiliser ce passé à des fins politiques. C’est ce qu’ont compris les communistes en choisissant la démocratie et leur attitude était héroïque parce que la guerre civile était alors dans toutes les mémoires.

Vous insistez sur les relations chaleureuses entre Suarez et Carrillo que tout opposait idéologiquement à l’origine. Une façon de mettre en exergue la complexité de l’histoire ?

Qui pouvait concevoir l’instauration pacifique d’une démocratie en Espagne ? Qui pouvait imaginer que cette démocratie serait l’œuvre d’un secrétaire général de la Phalange, Suarez, et d’un secrétaire général du parti communiste d’Espagne, Carrillo ? Face aux putschistes, dans les Cortès, Adolfo Suarez, Santiago Carrillo, le général Gutierrez Mellado disent « non ». J’aime les protagonistes qui disent « non ». Car ce « non » c’est la liberté.

Ce coup d’État est-il à rapprocher des soubresauts connus par l’Italie à la même époque ?

Ce putsch est la dernière manifestation du franquisme. La fin de la guerre civile. La fin de trois cents ans de lutte permanente entre deux Espagne.

Vous êtes assez sévère sur la position du roi ?

La démocratie n’ayant pas apporté la prospérité il y avait un énorme désenchantement chez les Espagnols. Devant ce mécontentement la classe politique et le roi se révélèrent passablement irresponsables. Ce que voulait avant tout le roi c’était préserver la couronne… ce qui finalement passa par la démocratie.

Comment voyez-vous l’avenir de votre pays ?

Je suis optimiste car l’histoire de l’Espagne a été si dure… On a l’obligation d’être optimiste !

Votre prochain ouvrage traduit en français ?

« Les lois de la frontière », un retour à la fiction qui m’a procuré un soulagement joyeux.

Propos recueillis par M. A-P

Répondre à cet article