Lettres insulaires et « Éoliennes »
Penta di Casinca invite des écrivains des îles : Cuba, Sardaigne, Martinique, Corse. Aux commandes de la manifestation Françoise Ducret de la librairie « Le Point de Rencontre ». Au programme des tables rondes. Des conférences. Des rencontres. Un coup de projecteur sur les éditions « Éoliennes » de Xavier Dandoy de Casabianca.
Peintre, écrivain, graphiste, Xavier Dandoy de Casabianca occupe une place à part dans l’édition insulaire. Format, contenu, présentation, ses publications ont une singularité frappante. Les auteurs édités par les « Éoliennes » dépassent de beaucoup le champ – le pré carré ? – de notre insularité puisqu’on trouve au catalogue un René Daumal ou un Nobel tel Gao Xingjian ; des premières publications comme celle de Nathalie Kuperman, aujourd’hui dans la collection blanche de Gallimard ; des propos de John Cage, le très célèbre musicien américain sur le très célèbre plasticien, Marcel Duchamp ; des récits d’installation photographique comme « & Cendres & Vive » de Nitcheva ; des recueils de poésie comme « Quai Tino Rossi » du poète-éditeur. Souci de la diversité. Accent tonique sur la qualité. Volonté affichée et affirmée d’une correspondance, d’une adéquation entre le texte publié et sa présentation afin que celle-ci valorise celui-là. Dans toutes ses activités – peintre, écrivain, graphiste – Xavier Dandoy de Casabianca est toujours un chercheur. C’est l’évidence avec sa poésie visuelle, ainsi « Zargon et charabia » édité sous le pseudonyme de Lemnis qui pousse à l’extrême sa passion pour la ponctuation changeant le mot en signe avant de le métamorphoser en estampe. Des recherches qui l’ont conduit à inventer une typographie nouvelle pour les « intricciate » en mettant au point des simplifications élégantes des chj et ghj corses, des caractères adoptés par Rinatu Coti dans « A Santacroci » et Lisandru Muzy dans « In i me ochja », deux ouvrages coédités avec « Matina Latina ». Il y a chez Dandoy de Casabianca un petit cousinage surréaliste et une pointe dadaïste teintée d’une touche d’ironie parfois souriante parfois narquoise qui s’accompagnent d’une quête spirituelle. Profondément croyant il a dédié sa maison d’édition à … Éole. Pirouette facétieuse (?). Pas seulement puisque Jung dans l’analyse du rêve d’une patiente associait déjà le vent au souffle de Dieu.
Michèle Acquaviva-Pache
« Je ne veux pas me restreindre à un genre littéraire unique même si je privilégie plutôt la littérature du 20e siècle et l’art contemporain ».
Xavier Dandoy de Casabianca
Après avoir vécu et travaillé des années à Paris pour quelles raisons être revenu en Corse ?
On pourrait plutôt parler d’un retour aux racines puisqu’avant je n’avais jamais vécu ici… Et surtout d’un désir de changer de vie. A quarante ans j’en avais marre de Paris. De l’étroitesse d’un appartement qui me servait d’atelier, de maison d’édition, de lieu à vivre. Mes activités – l’édition en particulier – peuvent se pratiquer partout surtout avec internet. Je me suis donc installé à Bastia.
Dérouté au début par le contexte insulaire ?
Surpris… par la qualité de vie, par cette mer que je vois tous les jours.
Vous éditez des livres depuis vingt ans. Les étapes de votre parcours ?
D’abord je crois qu’il faut remonter à mes débuts. Après un bac scientifique (pour rassurer mes parents) j’ai fait les Arts Déco de Paris. Une super école où j’ai suivi la section vidéo, cinéma d’animation. C’était l’époque où le net et les images de synthèse commençaient à prendre leur essor. Ça m’a intéressé, mais pas les gens qui, eux, s’y intéressaient ! Alors je me suis tourné vers l’édition.
Mais pourquoi cette activité précisément ?
Il y a eu une conjonction de découvertes. Celle des éditions de Clémence Hiver et de son remarquable travail du livre. Celle de l’écrivain René Daumal – un vrai coup de foudre littéraire. Celle du bonheur que pouvait apporter un livre, en l’occurrence un recueil de textes écrits par mon ex-femme réunis en un exemplaire unique par son frère.
Le fil conducteur de vos publications ?
J’ai démarré sous forme associative avec 500 francs en poche. Un premier ouvrage a vu le jour grâce à une souscription. Les ventes ont financé un deuxième puis un troisième livre. Il y a eu un effet boule de neige. Je ne veux pas me restreindre à un genre littéraire unique même si je privilégie la littérature du 20e siècle et l’art contemporain. Par exemple le travail qui aboutit à faire un livre singulier avec un artiste comme Nitcheva pour « & Cendres & vive ».
Dans votre production vous apportez un soin particulier au graphisme, à la typographie. D’où vous vient ce souci ?
Mon travail de peintre nourrit mon activité de graphiste et vice versa. Pour vivre de sa peinture il faut se lever de bonne heure d’où la nécessité d’avoir une activité annexe ! Et qu’est-ce qu’être graphiste si ce n’est composer des images, ce qui est justement ce qui m’intéresse dans la peinture. Pour moi avoir des activités multiples est source d’inventivité.
Êtes-vous nombreux sur ce créneau éditorial ?
Dans les salons spécialisés on voit que le milieu de la typographie est étonnant d’originalité, de dynamisme, qu’il est très fécond, foisonnant, passionnant…
Pourquoi avoir écrit deux livres sur la ponctuation : « Le Treizième signe » et « Le Seizième signe » ?
Je me suis posé un jour la question : pourquoi seulement douze signes de ponctuation en français. J’ai fait des recherches poussée et j’ai constaté que beaucoup de gens avaient travaillé sur ce problème. Maintenant au-delà de la barrière des langues je cherche ce qui se passe en ce domaine en Allemagne, aux Pays Bas, en Italie…
Vous venez de publier « Trois balles » de Sylvana Périgot. On est loin du style de Nathalie Kuperman ou de Daumal. Est-ce une inflexion de votre ligne éditoriale ?
« Trois balles » est notre premier roman noir, certes. Mais le genre importe peu ! Compte l’écriture, la créativité littéraire, la modernité. En publiant ce manuscrit de Sylvanna Périgot je n’ai pas eu le moindre doute car elle a sa façon bien à elle d’écrire, et elle est novatrice.
Comment allez-vous fêter les vingt ans des éditions « Éoliennes » ?
Par la publication d’un grand ensemble d’inédits de René Daumal… Des inédits écrits dans sa jeunesse. C’est là un juste retour des choses puisque cet écrivain est à l’origine de mon envie de publier des livres.
Propos recueillis par M.A-P