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« Parole Vive » : Nouvelle dissidence et impératif subversif !

jeudi 8 novembre 2012, par Journal de la Corse

Sortir du carcan des normes qui mesurent et délimitent le périmètre autorisé de notre démocratie, qui évaluent et quantifient l’humain tel était en substance les thématiques des conférences octobristes de « Parole Vive »… Grand succès public. Preuve que la réflexion ne rebute pas nos concitoyens contrairement aux idées reçues !

Trois conférenciers pour évoquer les fondements d’une démocratie et les menaces planant sur ce système politique quand il n’est plus – ou pas assez- production d’humanité. Quand il ne fait pas autant de place à des espaces de parole qu’il est nécessaire et souhaitable. Quand il esquive pluralité et diversité. Quand il suscite un poison de réification des sociétés alors qu’il est sensé aider à leur épanouissement. Autre sujet : Guy Debord et son impératif subversif comme antidote au maelström actuel. Et enfin une présentation de quelques fondamentaux pour construire une alternative politique selon le parti de Gauche… Promoteur de L’Appel des appels lancé fin 2008 avec Stefan Chedri, Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite de psychologie et de psychopathologie cliniques, a traité des relations ambiguës et paradoxales des démocraties occidentales (française en l’occurrence) avec la norme, processus aboutissant à un état de servitude volontaire, de résignation des individus alors qu’il faudrait, au contraire, une « insurrection des consciences » pour remettre le monde à l’endroit, pour sortir de la marchandisation de l’humanité, pour se réapproprier un espoir sans lequel rien n’est réalisable ni même envisageable. Émanant de professionnels de la santé, du travail social, de l’éducation, de la justice, de la culture L’Appel des appels s’élevait contre les décisions sarkozistes visant à aligner, à remodeler leurs secteurs d’activité et leurs domaines de compétence sur des logiques d’entreprise et de rentabilité. Très vite il réunit plus de 80.000 signatures, débouche sur l’implantation de collectifs, la publication d’ouvrages, l’organisation de colloques et de séminaires. Les initiateurs de cette démarche, qui au fil des mois a rassemblé de très nombreux témoignages mettant en évidence le pathos ambiant, se définissent comme des « passeurs d’un ordre insurgé » dont le but est de secouer l’apathie générale et de rompre avec une léthargie mortifère. A retenir que la conférence de Guy Scarpetta sur l’actualité de Guy Debord a fait salle comble à la médiathèque et que le spectacle « L’héritage » de Laurent Eyraud-Chaume, contant le legs d’importants biens à un village sous conditions d’instaurer… le communisme, a enthousiasmé par la malice de son propos, par son humour et sa délicatesse.

Michèle Acquaviva-Pache

« On croit aux statistiques comme certains croyaient, avant, à la magie, et en l’espèce le chiffre n’est utilisé que pour faire taire. Pour museler. » Roland Gori

Comment expliquer le triomphe de l’ultralibéralisme et sa normalisation de nos sociétés ? Pas par ses succès économiques pour tous, en tout cas ?

A partir des années 80, les années Tchatcher-Reagan, le néolibéralisme porté par les économistes de l’École de Chicago n’a plus rien de crédible en face de lui. Rien pour contrer son hégémonie. Quand s’effondre le mur de Berlin en 1989 il n’y a plus aucun projet politique pour s’opposer à la globalisation marchande de la planète ni au plan de l’économie ni au plan de la vision du monde. Or, une fois dérégulée, l’économie devient folle et marche sur la tête comme dans les années 30. Pour sortir de la crise, dans ces circonstances, les solutions classiques du capitalisme sont : le chômage et la guerre. D’où le danger présent !

La globalisation s’accompagnerait partout de la démocratie, disent ses laudateurs ?

La globalisation a permis certes des améliorations de niveau de vie en Chine, en Inde, au Pakistan. Mais en paupérisant les populations occidentales elle peut conduire à considérer, qu’étant donné l’ampleur de la crise, la démocratie est dépassée qu’on n’a plus besoin des urnes, avec le risque de voir émerger et se répandre des dictatures ou des organisations normatives.

Les socialistes au pouvoir en France, ça change quelque chose ?

Ça change beaucoup de choses et… pas grand-chose ! Après le départ de Sarkozy, qui était néolibéral jusqu’à l’obscénité, il y a de la déception car on ne constate pas de rupture en ce qui concerne les logiques politique, sociale, économique même s’il peut y avoir des coussins compassionnels. Le fait, par exemple, qu’il n’y ait pas eu de véritable débat au sujet du pacte budgétaire est mauvais pour la démocratie en France et en Europe.

A l’heure d’internet, des réseaux sociaux, n’est-il pas de plus en plus difficile de sortir du formatage des cerveaux et de l’uniformisation des consciences ?

Le problème avec les nouvelles technologies c’est qu’on ne sait pas forcément s’en servir d’emblée à bon escient, car l’homme n’est pas apte à tout, immédiatement, mais doit s’adapter à de multiples milieux. Quant aux médias ils donnent dans une telle simplification des événements qu’ils en viennent à être un obstacle à la pensée pensante, et que toute réflexion est transformée en produit de consommation. Pour ma part je suis pour une culture qui réhabilite les langues, la lecture, le papier… une biodiversité culturelle.

Vous appelez à refuser la folie de l’évaluation et l’absolutisme des experts. Parce que la valeur n’est pas soluble dans le chiffre ?

La valeur ne doit pas être confondue avec la notation qui n’est qu’un indice. La valeur est une notion large qui ne se résume pas au nombre de travaux que publie un universitaire ou à la quantité de flacons dont se sert un hôpital ! On croit aux statistiques comme certains avant croyaient à la magie, et en l’espèce le chiffre n’est utilisé que pour faire taire. Pour museler.

Résultat de l’acception de l’état de fait actuel, prévaut ce que vous appelez « la servitude volontaire ». Est-elle surmontable ?

Si elle ne l’était pas, je ne ferais pas ce que je fais… « Les Lumières » nous ont appris qu’on pouvait sortir de l’état de soumission librement consenti par l’éducation, la santé, la justice, la réflexion, le débat politique. A différents niveaux on peut lutter contre la « servitude volontaire ».

Comment ?

Je n’avancerais pas de solutions mais des pistes. On peut refuser les expertises, être des « désobéisseurs » qui font passer les exigences éthiques avant les exigences gestionnaires. Pour rétablir une pensée pensante et rejeter l’idéologie dominante on peut créer des collectifs, des lieux de débats, ne pas se dérober à l’espace médiatique au prétexte de ses insuffisances. Et bien sûr s’atteler au travail politique.

La culture… disparue des projets politiques. Pourquoi est-elle la grande oubliée de l’heure ?

La culture n’est pas simplement un secteur spécialisé de la cité mais l’ensemble de l’économie symbolique qui permet de comprendre le monde et d’être opérateur de transmission. On vit une crise du récit qui cantonne à émettre des informations non une transmission. Il faut revaloriser les moyens qu’ont les hommes de transmettre. Il faut que les conteurs racontent…

Propos recueillis par M.A-P

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