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« Parole Vive » de décembre : La Russie sous toutes ses facettes

jeudi 27 décembre 2012, par Journal de la Corse

Variés et enrichissants rendez-vous autour de la Russie d’hier et d’aujourd’hui. De Nicolas Stavy, au piano, à la voix de Lola Rossignol, du beau film de Michale Boganim, « La terre outragée », fiction-réflexion sur la tragédie de Tchernobyl, de Nilda Fernandez, que sa carrière de chanteur à conduit à séjourner dans la capitale russe à Galia Ackerman qui a évoqué l’opposition à Poutine et la manière du président russe d’appréhender les droits de l’Homme, bien attractive la dernière session de l’année de « Parole Vive ».

Captivante cette conférence de Galia Ackerman par son contenu, par son éclairage sur une réalité russe qu’un public hexagonal caricature trop souvent, et dans la louange, et dans la dépréciation. Judicieuse l’idée de la conférencière, qui est journaliste, écrivain, directrice de collection dans une maison d’édition, que le rappel des événements allant de l’éclatement de l’Union Soviétique à Poutine, rappel indispensable pour comprendre ce qui se joue actuellement. Précisions nécessaires sortir des a priori réducteurs. D’un collectivisme à bout de souffle à un capitalisme échevelé le parcours de la Russie pouvait-il être autrement que chaotique, brutal, et ponctué de désillusions amères ? L’agressivité d’une économie de marché sans filet de protection sociale, sans amortisseurs culturels inaugurait mal d’un régime démocratique aux règles de vie ni définies ni limpides et qui coïncidait en outre avec la fortune aussi soudaine qu’indue de profiteurs. Dans l’amer désenchantement des gens suscité par crises et crash une démocratie pouvait-elle emprunter une voie triomphale ? Contexte problématique, lourd et même angoissant qui en fin de compte fit apparaitre Poutine en sauveur, en homme providentiel car garant d’un ordre allant en prime avec une rente pétrolière en constante augmentation. Quid alors des droits de l’Homme, de la justice sociale, de la place de l’opposition ? Les très amples manifestations de décembre 2011, de janvier et du printemps 2012 témoignèrent de la vigilance d’une grande partie de la société civile malgré toutes les entraves mises par le pouvoir à son expression et par une liberté de la presse muselée. Manifestations si impressionnantes que Poutine, pour la deuxième fois président et dont la carrière a débuté à l’ex-KGB, en tira les enseignements qu’il fallait encore plus… rogner les libertés, sans toutefois s’en prendre à elles avec trop d’ostentation. Comme quoi les vertiges de l’autoritarisme peuvent parfaitement s’adapter à l’habileté politique propre à un homme d’état. Mérite annexe de la conférence organisée par « Parole Vive », elle a fait sortir « Les Loups gris » bastiais de leur tanière… A méditer.

Michèle Acquaviva-Pache

« Dans le système Poutine il n’y a pas de séparation des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire. »

Galia Ackerman

On parle d’un système Poutine. Est-ce vraiment fondé ? Si tel est le cas sur quoi repose-t-il ?

C’est peut-être un peu imagé !.. Mais assez vrai, car on est en présence d’un modèle relativement original qui repose sur une non alternance du pouvoir, et où une petite élite gouvernante, qui va des riches aux extrêmement riches, craint pour sa position et sa fortune s’il y a changement à la tête du pouvoir.

Comment ce système s’est-il mis en place ?

Il fallait lisser le champ politique pour qu’il n’y ait plus de forces susceptibles de proposer une alternance. D’où le souci du pouvoir de maintenir sous contrôle l’essentiel de l’information sans que ce soit la peine de tout interdire ouvertement et en respectant une certaine décence ! Objectif à terme : confiner l’opposition véritable dans un ghetto politique.

Dans cette configuration le rôle dévolu par le parti de Poutine, « La Russie unie » ?

Il n’a d’autre programme que de soutenir Poutine. C’est une structure d’embrigadement destinée aux fonctionnaires d’Etat, aux directeurs des médias, etc.. Son but premier est de faire avaliser, grâce au contrôle de la Douma, les souhaits gouvernementaux afin qu’ils deviennent lois. Dans le système Poutine il n’y a pas de séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Pourquoi l’opposition est-elle aussi émiettée ?

Elle reflète tout le spectre des revendications possibles car son seul slogan unitaire, c’est « Une Russie sans Poutine ». Au sein de cette opposition, les nationalistes de tout poil côtoient des mouvances de gauche et du centre en passant par les partisans d’une libéralisation économique encore plus poussée, au nom d’un moins d’étatisme. La décision du pouvoir d’enregistrer tout parti s’il a 500 adhérents renforce encore la fragmentation sans limite de l’opposition. Il faut tout de même noter qu’elle s’est dotée d’un « Conseil de Coordination ».

Quelle est l’idéologie du système Poutine ?

Il n’en a pas et n’avance que quelques idées sommaires : grandeur de la Russie, refus d’imiter l’Occident… Il y a également volonté de réhabiliter le passé soviétique et même de réviser le rôle de Staline, pour avoir modernisé un pays jadis arriéré et analphabète et gagné la Seconde Guerre mondiale. Quant au Goulag, il s’agirait simplement d’« événements tragiques » collatéraux…

Simultanément n’assiste-t-on pas à une restauration du prestige de l’Église orthodoxe ?

Effectivement et cela s’explique par le fait que l’idéologie soit absente du système Poutine… Constitutionnellement la Russie est un état laïc et multiconfessionnel mais en fait tout ce passe comme si la religion orthodoxe était considérée comme religion officielle.

Ne s’acheminerait-on pas peu à peu vers quelque chose qui ressemblerait au système tsariste ?

Compte tenu d’adaptations nécessaires à l’époque actuelle le système Poutine a quelques ressemblances avec le système tsariste.

L’origine du regain du nationalisme russe ?

Partout le régime soviétique brassait les populations. Quand il éclate les Russes résidant aux quatre coins de l’ex-URSS rentrent chez eux. Fort nombreux, ils sont mal accueillis et vont constituer une couche de mécontents. Parallèlement il y a, en Russie, une immigration économique en provenance des nouvelles républiques d’Asie, ainsi que du Caucase et en particulier de Tchétchénie. La plupart de ces personnes sont musulmanes, et l’ampleur de cette migration exaspère haine et nationalisme ethnique russe.

Comment le capitalisme sauvage a-t-il pu si vite et si totalement supplanter le collectivisme soviétique ?

Ce processus comporte bien des zones d’ombre… Mais à la fin de l’URSS a émergé une génération de komsomols (jeunesse communiste) bien décidée à privatiser à son profit les richesses du pays.

En Corse on voit partout la main de la mafia russe. Fantasme ?

Les bémols sont de rigueur… Il y a néanmoins en Russie de plus en plus de connexions entre les politiques, les fonctionnaires de tout rang, les juges et les organisations criminelles en général, mafieuses en particulier comme en témoignent des affaires en cours.

(Propos recueillis par M.A-P)

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