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« Ojo » ou la mort apprivoisée

jeudi 29 novembre 2012, par Journal de la Corse

Le Mexique dans les yeux d’une artiste

Il est de petits livres qui sont de beaux livres… Ainsi « Ojo » de la peintre Céline Lorenzi. Brassées d’émotions. Bouquets de méditations. Magnificence de la Toussaint mexicaine.

« Ojo », œil en espagnol. « Ojo » avec ces deux « o » comme s’ils étaient deux yeux interrogatifs ! Avec ce « j » comme si c’était un nez. « Ojo » étrangeté d’un livre qui semble vous regarder quand on le regarde ! Mystère d’un regard pour un feu d’artifices de rouges – des plus tendres aux plus vifs – de bleus, de verts - durs ou souriants - ponctués d’un jaune sonore ou plein de douceur délicate. « Ojo » reprend des extraits d’un carnet de voyage réalisé par Céline Lorenzi lors d’un séjour au Mexique durant les fêtes dédiées aux morts, inscrites au calendrier catholique les 1er et 2 novembre. Pas gai ? Pas réjouissant ? Et pourtant… La vie sourd, fuse, jaillit à toutes les pages. La vie plus forte que les enfers ou qu’un au-delà aux méandres obscurs et tourmentés. « Ojo » alterne sur un rythme tonique dessins, peintures, photographies, poèmes. Paradoxe, les motifs les plus sombres, les plus angoissants ne sont ni lugubres, ni mortifères, ni macabres. Dans ce recueil d’œuvres le talent et la sensibilité de la plasticienne sont bien servis par une maquette dynamique… allègre presque. Fascinée par l’Amérique latine Céline Lorenzi. Un amour légué par sa grand-mère née au Venezuela. Une attirance qui s’est d’abord traduite par la découverte de la Bolivie et du Pérou, puis par plusieurs visites au Mexique. Hasard ou non, il y a chez l’artiste corse comme un air de ressemblance avec Frida Kahlo, la bouleversante plasticienne du Mexique. Avec Frida, elle partage une obstination associée à une fragilité surmontée, assumée. Une similitude d’âme et d’être signifiant beaucoup de souffrance et de sentiments extrêmes. La publication de « Ojo » représente une étape importante dans le travail de recherche plastique de Céline Lorenzi. Il y a là un véritable récit pictural qui mise sur le dialogue des symboles et des couleurs pour raconter une ferveur et des doutes constellés de passion et d’enthousiasme. Toussaint célébration d’une victoire de la vie… Renaissance.

Michèle Acquaviva-Pache

* Publié par « Éolienne », 14 euros.

« J’ai besoin de ces couleurs violentes, qui sont justement celles du Mexique, pour exprimer ce que je ressens être la violence de la vie. Pas pour être agressive. »

Céline Lorenzi

« Ojo » pourquoi ce titre ?

Il m’a semblé le titre parfait ! Peut-être parce que j’ai toujours l’impression que quelqu’un me regarde sévèrement… Contrairement à mon travail de peintre, qui doit être très organisé, dans mon carnet de voyage j’ai pu me laisser aller. Le carnet de voyage c’est la liberté totale.

Pour quelles raisons particulières le choix du Mexique ?

… L’influence de ma grand-mère dont la mère était moitié indienne moitié espagnole et qui est venue du Venezuela à douze ans en Corse. A mes sœurs et à moi elle nous a transmis une nostalgie, un mal du pays qui ne nous a pas quittées. Mais aller sur ses traces vénézuéliennes me fait peur. Peur d’être déçue ! Peur d’être trop emballée ! Peur de ne rien éprouver de spécial ! Par contre ce mot – Mexique – je l’ai depuis l’enfance associé à une porte mystérieuse ouvrant sur un trésor. Mexique, ma destination idéale et surtout une grande histoire d’amour.

Camaïeux de rouges, déploiements de verts, de bleus. L’évidence ?

Le rose tyrien, le turquoise, le violet sont mes couleurs préférées depuis toujours et il se trouve qu’au Mexique ce sont les couleurs de base des indiens et de leur artisanat. Les rouges sont violents car pour communiquer avec les autres il faut que ça soit fort. La gamme vert/bleu signifie l’énergie. J’ai besoin de ces couleurs violentes, qui sont justement celles du Mexique, pour exprimer ce que je ressens être la violence de la vie. Pas pour être agressive.

Dans votre livre il y a des représentations symboliques qui reviennent très fréquemment. A quoi correspondent-elles ?

Il y a le Sacré Cœur parce qu’au Mexique il est partout. Il y a les têtes de mort parce que le livre évoque la période singulière qu’est la Toussaint dans ce pays. A ce moment là de l’année c’est l’effervescence générale. Partout on fabrique des squelettes en papier mâché, en bois, en polystyrène. Des concours sont organisés dans les écoles. Dans les familles on prépare des autels où seront disposées des offrandes pour les défunts. Les cimetières sont parfumés, décorés de dentelles de bougies.

Expliquez-nous la récurrence des figures de la Vierge ?

Ma grand-mère était très croyante et nous parlait souvent de la Vierge de la Guadalupe. Peinte, dessinée, en statue, même en tags, dans tous les endroits d’Amérique latine la figure de le Vierge est présente, au Mexique encore plus qu’ailleurs ! Alors si l’on évoque ce pays, la Vierge indienne à peau brune est incontournable.

Dans vos dessins, vos peintures cette mort qui refuse le noir du deuil pour privilégier des couleurs vibrantes de vie, comment l’interpréter ?

C’est la mort apprivoisée, et cette approche des Mexicains fonctionne ! Maintenant je peux regarder la mort de façon différente, comme un passage qui n’est pas synonyme de fin. La Toussaint là-bas est l’occasion de réunions familiales avec repas sur la tombe des défunts. Les familles mangent les mets favoris des morts et font jouer par des musiciens les morceaux qu’ils aimaient. A l’entrée des cimetières sonnent de grandes fanfares… L’atmosphère est à la fois intense et très recueillie.

Votre ouvrage mêle dessins, peintures, photos, poèmes. Ce mélange, où se croisent imaginaire et réel, s’imposait ?

C’est une façon de restituer l’univers du Mexique. En Europe nos représentations de la mort sont graves. Celles des Mexicains n’effraient pas, c’est ce que j’ai voulu montrer… Il ne faut pas se laisser broyer par l’idée de la mort … qui n’est pas une fin !

Autre mélange celui du français et de l’espagnol dans vos poèmes. Une manière de vous jouer des mots ?

Avec ma grand-mère j’ai appris l’espagnol. Pour leur sonorité, pour leur résonance j’ai conservé dans les poèmes du livre des termes hispaniques qui perdaient trop à la traduction.

« Ojo » reflète une quête spirituelle très incarnée charnellement ?

Le sacré doit se vivre très naturellement ! Ne fait-il pas partie de ce qu’on est…

Propos recueillis par M.A-P

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