Ensemble Orfeo Isulanu
Qu’un ensemble de musique baroque propose un CD de tangos, fox trot, airs hollywoodiens voilà qui est étonnant ! Vive la surprise !
Avec l’album « Séduction » Irmtraud Hubatschek, violoncelliste et directrice d’Orfeo Isulanu, nous propose le quatrième opus des Notturni di Corsica qu’elle a consacré aux partitions du XVIIIe au XXe siècle retrouvées dans les archives de familles insulaires. Originalité de l’époque : des courants musicaux d’Europe mais également d’Amérique alors qu’au XVIIIe siècle les partitions de morceaux jouées par des Corses venaient d’Italie, et au siècle suivant de France. L’amorce de la mondialisation de la musique en somme ! Dans « Séduction » une trentaine de titres : valses musettes ou valses chantées, charleston ou fox trot, tangos ou one step, standards du jazz ou musiques de films « made in Hollywood ». Des œuvres composées par des musiciens très connus comme Harry Warren, qui a écrit plus de quatre cent chansons pour quatre vingt dix productions hollywoodiennes ou par des compositeurs dont on sait peu de choses comme le Corse, SP Giordani (« Fées et Fleurs ») ou Gyptis Sarah Akiba exterminée à Auschwitz (« Semaïna »). Point de départ de cette exploration dans les collections privées insulaires le travail de recherche d’Irmtraud Hubatschek pour l’association « Renaissance de l’orgue en Corse » entrepris en 1998. La violoncelliste d’origine autrichienne va, de 1999 à 2003, amplifier ses investigations, répertorier et cataloguer ses trouvailles, puis s’atteler à les rendre à la vie. En 2004 début de l’enregistrement des quatre albums groupés sous l’intitulé Notturni di Corsica avec « Serata » (musique baroque), « Romanza » (musiques du XIXe siècle), « Souvenir » (musiques autour de 1900) et enfin « Séduction » (musique du XXe siècle jusqu’aux années trente). « Séduction » correspond aussi au dixième anniversaire de L’ensemble Orfeo Isulanu, créé par Irmtraud Hubasteck. Dix années ponctuées d’une centaine de concerts affichant quelques trente programmes différents avec des musiciens seulement ou incluant des acteurs et des textes, comportant des mises en espace ou des vidéos, mais associant toujours les mêmes interprètes. « Séduction » réunit Brigitte Peyré (soprano), Viviane Loriaut (piano), Irmtraud Hubatschek (violoncelle et direction), Federico Marincola (ukulélé), Elena Filippi (violon), Christine Vignoud (flûte). Avec cet enregistrement on vérifie une fois de plus la justesse de la remarque de Jean Wiener : « Il n’y a pas de grande et de petite musique. Il y a la bonne et la mauvaise ! »
Michèle Acquaviva-Pache
« Séduction » et les albums précédents sont disponibles chez les disquaires et les libraires.
« Avant cet enregistrement j’aurais facilement dédaigné ce genre de musiques, comme un grand nombre de musiciens classiques. Maintenant je suis conquise… »
Irmtraud Hubatschek
On ne s’attend pas forcément à ce qu’une violoncelliste spécialiste de musique baroque enregistre un album de tangos, fox trot et autres musiques de film d’Hollywood. Que vous a apporté cette expérience ?
Avant cet enregistrement j’aurais facilement dédaigné ce genre de musiques, comme un grand nombre de musiciens classiques. Maintenant je suis conquise tant ces morceaux sont bien écrits, tant ils portent bien l’émotion. On a toujours beaucoup à découvrir.
La caractéristique du répertoire représenté dans « Séduction » ?
Sa diversité. Sa manière d’illustrer la pénétration de l’Europe, à partir de la guerre de 14, par la musique américaine. N’oublions pas qu’en débarquant pour participer au conflit les soldats américains ont apporté le jazz qui s’est fait connaitre grâce à l’essor de la radio.
Quel est l’impact de la TSF (la radio) ?
Des gens – fort nombreux – ont pu avoir accès à des musiques qu’ils n’auraient jamais écouté sans elle. Parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter un billet pour un concert, ou parce qu’ils n’auraient pas eu l’idée d’y assister. Parce qu’ils avaient des difficultés de déplacements. Parce que ce qu’ils écoutaient au poste était très varié. La radio à l’époque c’était une bouffée d’oxygène, m’a fait remarquer une des mes interlocutrices lors de ma collecte de partitions !
Qui écoutaient ces musiques venues d’ailleurs, les appréciaient, en avaient les partitions ?
Des familles suffisamment aisées pour avoir un piano et se tenir au courant des nouveautés à la mode. Si l’on peut dénombrer sept de ces instruments pour 140 habitants dans la première moitié du XXe siècle à Costa, ce phénomène d’une façon générale reste très élitiste.
Présentez-nous la famille Pietri de Cateri chez qui vous avez trouvé la moitié des partitions de musiques de « Séduction » ?
On y était pianiste de mère en fille. Christiane, une des descendantes m’a raconté combien sa mère était une musicienne douée ; comment elle jouait toutes les partitions rapportées par ses frères de Nice. Les Pietri avaient des origines bastiaises, capcorsines, balanines ainsi que des attaches familiales à Porto Rico. U sgio Filippu, père de Christiane, était revenu de là-bas pour se marier à une Corse. Il est l’auteur d’un texte de belle facture, « Mémoires d’un jeune ménage » (inédit) que je compte utiliser dans un spectacle.
Ces musiques d’ailleurs ont-elles influencé les musiciens insulaires ?
Le répertoire écrit ici est peu important. Quand il existe ce sont des compositions inspirées par des personnes en particulier. Ainsi « Fées et fleurs » de SP Giordani dédiée aux sœur Martelli, morceau du début du XXe et qui est d’un ton très moderniste.
Jazz, tango, chanson réaliste… peut-on savoir ce qui avait le plus de succès en Corse ?
Les plus nombreuses partitions concernent des musiques de films hollywoodiens. Le jazz devait être plus confidentiel. Il est touchant de voir que les suppléments dominicaux des quotidiens réservent leur dernière page à des partitions de chansons.
Vous dédiez l’album à Gyptis Sarah Akiba. Pourquoi ?
J’ai été abasourdie en apprenant que celle qui avait écrit « Samaïna » avait été assassinée à Auschwitz en 1943 alors qu’elle avait 44 ans. Née à Marseille c’était une compositrice de talent. D’elle je ne sais rien de plus… En découvrant son histoire j’ai eu un choc terrible !
Ce qui vous fascine dans ces musiques ?
La qualité d’écriture. Leur capacité à exprimer des sentiments. La faveur qu’elles ont eue auprès du public – certaines pendant plus d’un siècle.
Propos recueillis par M.A-P