Quand le grand brouhaha médiatique tourne systématiquement à l’auto congratulation, au consensus mental, quand l’esprit critique devient délit et incongruité, quand la société est sommée d’être un vaste public approbateur, place doit être faite au rire salvateur et lucide. L’humoriste devient le grand critique, le seul habilité à oser soulever le masque pour cerner les difformités et montrer le vrai d’un impitoyable regard. C’est cette mission d’utilité publique que Battì revendique dans le titre de son recueil de dessins « Réflexions », « Le dessin ne reflète pas le monde, il le réfléchit » dit un de ses personnages, dotant le verbe « réfléchir » de toute la part de distanciation, d’analyse, de mise en accusation que recèle l’acte de tout oser, de tout dire par la médiation de l’image. Aussi à côté du plaisir purement esthétique et ludique que l’on prend à feuilleter de jolies affiches d’expositions culturelles, à apprécier la rapidité du coup de trait, la joie de la mise en scène que représente chaque dessin, on trouvera une véritable jubilation à lire sous le crayon de Battì tout ce que l’on a pensé et que l’on a pudiquement c’est-à-dire lâchement tu ! La revue de presse est savoureuse, acide pour faire rire du falbala des puissants, impitoyable quand il faut pour avertir des dérives qui menacent les grands systèmes, le judiciaire en particulier champion de la « déduction naturelle, arbitraire totale ». La Corse vue ici avec beaucoup de tendresse est scrutée dans le fil de ses jours, dans la beauté d’un monde en péril et la médiocrité d’un futur parfois menaçant. Chaque page est comme un avertissement, l’île peut à tout moment perdre son âme, bradant comme ce berger qui se pavane sous les flashes et dédicace ses fromages, son authenticité naturelle, laissant se bétonner son littoral sous les coups du PADDUC « le plan de développement durable de la Corse et le béton bien solide c’est durable », coulant à la dérive de la SNCM, pratiquant un terrorisme de masse criard et vulgaire. BattÌ excelle à saisir la complexité humaine et ses portraits de groupes sont un régal, y grouille toute une humanité variée saisie sur le vif et croquée avec une sorte de jubilation. Il excelle aussi à camper avec affection de fragiles silhouettes, gangrénées par le doute et voulant donner une image valorisante coûte que coûte, d’où de savoureux portraits de ces amateurs qui jouent les pros, de ces tricheurs à la petite semaine, où l’ironie côtoie l’émotion. On rit, on est touché par ces scènes où le mot sonne juste, où le jeu est l’écho d’une gravité essentielle, d’une lucidité décapante, d’un véritable amour de l’humain.Marie-Hélène FerrandiniBattì, Réflexions, Stamperia Sammarcelli, 105 p. Appellations certifiées d’origine insulaireCitation : « Chaque page est comme un avertissement »