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Livre De victime à bourreau

jeudi 6 janvier 2011, par Journal de la Corse

Livre

Ce 4e roman est indéniablement dans la catégorie des œuvres littéraires fortes et engagées. La gravité du sujet – la torture – n’ôte rien au style très séduisant de l’écriture de Jérôme Ferrari, qui interpelle sans jamais alourdir ou culpabiliser. L’interrogation est subtile, le roman fort, exigeant.

Monologue intérieur

Jérôme Ferrari plonge le lecteur dans une réflexion sur la torture sous la forme d’un long monologue intérieur, celui du lieutenant Andreani, qu’il adresse à son supérieur, le capitaine André Degorce. Cinquante ans après la bataille d’Alger, ce lieutenant corse peut s’exprimer et laisser libre cours à ses sentiments, envers les événements et ce supérieur, longtemps admiré, puis méprisé. Pourquoi un monologue ? Parce que l’auteur ne voulait pas « d’un face à face manichéen entre le gentil et le mauvais officier ». Ce récit lyrique rythmé sur trois jours découvre le caractère de chacun des trois personnages, ce qui les anime, et comment certaines choses, aussi cruelles et inhumaines soient-elles, peuvent se produire.

La guerre pour décor

Même si Jérôme Ferrari n’a pas connu la guerre d’Algérie et les drames qui s’y sont joués, il livre une réflexion saisissante sur la torture. D’une guerre à l’autre… En effet, le capitaine André Degorce a connu l’horreur des camps de concentration en 1944, résistant pendant la seconde guerre mondiale, il a été déporté à l’âge de 19 ans. Il est aussi rescapé de Dien Bien Phu et des camps du Viet Minh, où il a fait la connaissance du Lieutenant Horace Andreani. Ils se retrouvent tous deux en Algérie. Le livre décrit trois jours de mars 1957, autour du personnage de Tarik Hadj Nacer, dit Tahar, colonel à l’ALN. Andreani est à l’époque à la tête d’une section spéciale chargée de la torture. Le jeune lieutenant aurait « préféré le tumulte et le sang des combats à l’affreuse monotonie de la chasse au renseignement ». Mais il exécute les ordres pour obtenir des informations : la torture. Face à la loyauté d’Andreani, Degorce est en lui, en proie aux doutes et obsédé par le péché. Les scènes de torture sont criantes de vérité, si insupportables que l’on peut comprendre comment Degorce a pu perdre son âme, qu’il a « laissée en chemin, quelque part derrière lui, et il ne sait pas où. ».

Myriam Mattei

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, 154 pages, 17 €

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