OMBRES ET LUMIÈRES DU CORSISME En ce temps où la parole n’est plus création authentique mais écho du verbe à la mode, où la pensée ressasse des banalités convenables, où l’exploration se fait dans les sentiers d’un savoir convenu, il est bon de faire souffler le vent de la vérité. C’est ce que fait Jean-Pierre Poli qui prend dans «  Autonomistes corses et irrédentisme fasciste  » pour devise la phrase de Maurice Blanchot : «  Il faut tout dire. La première des libertés est la liberté de tout dire  ». Il s’attaque ici à un sujet qu’on évince prudemment de la mémoire collective et il le fait avec une honnêteté sans faille, un constant souci du vrai, un sens de la nuance toujours aux aguets et le soin de replacer hommes et idées dans le contexte de l’époque, ce qui ne se pratique plus guère aujourd’hui où l’on voit tout à travers le prisme de l’état actuel de la civilisation, ce qui fait que galopent le parti pris à l’emporte-pièce et l’amalgame. Rien de tel ici, on prend le temps d’une analyse patiente et méticuleuse pour aller à la source de deux tentations idéologiques : l’autonomisme et l’irrédentisme. Il s’agit de tordre le cou à la confusion que l’on fait au sujet d’un laps de temps assez bref mais historiquement crucial (1920-1939) entre «  corsisme  » et «  irrédentisme  ». Cela nous vaut une progression méthodique parmi les hommes et les idées. L’auteur définit d’abord l’irrédentisme ( on ne sait plus guère que l’étymologie renvoie au verbe «  redimere  » signifiant «  délivrer , sauver  » dont le participe passé aboutit à «  irredento  » c’est-à -dire avec un préfixe de négation «  non délivré  »â€¦.) ses partisans qui veulent «  libérer leurs frères encore dominés par l’étranger pour permettre l’aboutissement final du «  risorgimento  », la naissance de la nation italienne dans le sillage de Garibaldi qui s’exclama «  la Corsica e Nizza sono francesi come io sono tartaro  ». On trouve les portraites ambigus des maîtres d’œuvre italiens ( Gioacchino Volpe médiéviste distingué chargé de séduire les intellectuels, Francesco Guerri chargé de mobiliser des hommes d’action ) et de leurs relais insulaires ( Marco Angeli, Anton Francesco Filippini, Petru Giovacchini et Bertino Poli).  La part la plus importante de cette étude est celle consacrée au journal «  A Muvra  », «  vecteur principal du mouvement autonomiste corse des années d’avant-guerre.  » Tout le problème de l’auteur est de cerner les paradoxes d’une équipe soudée pour défendre la langue, la culture et l’héritage insulaires, mais qui le fait avec des nuances d’où un balancement dangereux entre la neutralité, le corsisme pour qui l’île est une nation, l’irrédentisme qui rapproche le balancier de l’Italie. Il faut suivre pas à pas cette aventure où beaucoup se fourvoient où, beaucoup aussi conservent une belle intégrité. C’est passionnant et plein d’enseignements pour la Corse actuelle, car la lecture de ce livre porte un coup au cÅ“ur : sur bien des points rien n’a changé, on retrouve aujourd’hui très intactes la toute puissance du clan où «  l’électeur appartient au parti, quelle que soit sa couleur politique  », la fragilité d’une langue qu’on essaie de sauver et qu’on badigeonne d’apports qui la dénaturent, les interrogations internes au mouvement nationaliste, les compromissions qui altèrent l’héritage insulaire. On lit cette chronique d’hier avec tout l’intérêt que l’on porte au présent. Et avec reconnaissance et gratitude pour un auteur qui n’hésite pas à plaider pour la seule vision raisonnable de l’histoire, celle du syncrétisme : «  La Corse c’est à la fois Pascal Paoli et le conventionnel Salicetti, Ponte Novu et l’épopée napoléonienne, la révolte contre-révolutionnaire de la Crucetta et le sacrifice du 173e régiment d’infanterie pendant la Grande Guerre, le résistant Jean Nicoli et l’autonomiste Petru Rocca  ». Marie-Hélène Ferrandini Jean-Pierre Poli. «  Autonomisme corse et irrédentisme fasciste  » DCL éd. 338 p. 22 euros. Citation : «  Une langue qu’on badigeonne d’apports qui la dénaturent  » Â