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Les « trips », ces vidéos… Force poétique d’« Images sans paroles »

jeudi 17 janvier 2013, par Journal de la Corse

« Images sans paroles », ces vidéos, appelées « trips », de Jean André Bertozzi découverts lors d’« Arte Mare » et de « Pourtant elle tourne ». Ces œuvres courtes, poétiquement malicieuses, projetées durant le festival bastiais et celui de L’Ile Rousse à l’initiative de Michèle Corrotti et Linda Calderon, les organisatrices de ces manifestations… A quand de nouvelles diffusions publiques ?

En deux temps trois mouvements savoir capter l’instant. Happer le geste. Attraper au vol espaces temporels et séquences gestuelles pouvant se contracter ou se diluer sous des effets visuels conjugués à des tempos accordés au futur, au passé, au présent. En apparence la simplicité même, mais en ajustant le regard une complexité des scènes révélée sous la banalité. Dans ces « Images sans paroles » « Monsieur promène son chien, l’épisode par lequel l’expérience vidéo du photographe, Jean André Bertozzi, a commencé. C’était à Carpentras. Devant un hôpital de jour. Un homme avec un tank, version « Joué Club ». Il arpente le pavé (un dallage en réalité) en tenant en laisse son blindé de poche. Étrange. Un parfum d’enfance, d’innocence, de fêlure d’âme, de vulnérabilité d’esprit. Jeu d’ombre et de lumière. Alliance de gentil ridicule et d’aimable émotion. Où le promeneur a-t-il laissé sa raison ? Où peut bien se baguenauder la raison de ce curieux bonhomme ? Dans quel ailleurs sa balade ? « J’en ai marre » conte l’histoire d’une petite danseuse et d’un petit marin. L’un et l’autre sous leurs cloches de verre. Dans leurs bulles. L’une, au gré de son mécanisme, tournant en un cercle sans cesse recommencé. L’autre dans une pose figée, contemplative d’absence. Beaucoup de tendresse dans ce pas de deux jamais conclu par une union. Des amoureux… peut-être ! Délicieux duo à coup sûr. « Brutus » n’est pas juché sur un char à la Ben Ur, pas plus qu’il n’est la réplique du fils de Jules César. Brutus, toutou articulé, hoche du col planté sur le toit d’une voiture roulant, sans doute sur une route de vacances, vers une destination… sans aucune importance. Touchant clébard. Sympathique clebs, incarnation d’une docilité tranquille, d’un contentement fataliste et donc heureux. Tout autre est « La machine », immense crâne, réalisation d’un plasticien tchèque, entamant une inlassable ronde dans le ciel de Prague. Méditation circulaire, suspendue dans les airs. Écho des heures qui coulent comme le fleuve un peu plus loin. Inéluctables. Espace temps. Mouvement perpétuel dans l’espace. Spasme de vie aux confins de l’éternité. Faut-il ajouter qu’il y a dans ces « Images sans paroles » tant et tant d’humanité, de tendresse, d’humour…

Michèle Acquaviva-Pache

« Ces films n’obéissent à aucune règle narrative ni formelle : ils sont juste l’expression d’un moment, d’un instant saisi sur le fil du réel. »

Jean André Bertozzi

Quelle définition donnez-vous des « trips » que vous réalisez ?

Les « trips » ce sont de petites vidéos, des films de photographe, sans paroles, des instants saisis dans la banalité du quotidien dans laquelle se cache le ressort poétique. Faits avec tout ce qui peut capter des images en mouvement (appareil numérique, téléphone portable…) ces films n’obéissent à aucune règle narrative ni formelle : ils sont juste l’expression d’un moment, un instant saisi sur le fil du réel.

Vos outils de prise de vue pour ces « trips » ?

Un Nikon dernière génération, un Canon de poche que j’ai toujours sur moi et qui me sert de carnet de notes, un I Phone. En fait, on a beaucoup de moyens à disposition mais on doit veiller à ce que cette grande liberté ne nous enferme pas dans une cage. On peut faire des photos avec tout mais la qualité technique doit être là. Pour le cinéma on écrit d’abord un scénario et l’on tourne ensuite. Pour les « trips » on travaille dans le sens inverse car c’est au montage que ces films prennent sens : au montage image et au montage son.

Que peut-on dire avec une image ?

Tout et son contraire… Et de très belles choses comme me le confirme encore et encore les membres de l’Association des Anciens Élèves de l’École Nationale de Photographie d’Arles que je préside depuis juillet… Magnifique la production de la jeune création avec son expression de plus en plus libérée, hors des carcans. On voit que le multimédia est passé par là !

La caractéristique de l’expression de ces jeunes artistes ?

Il y a chez eux beaucoup d’introspection accompagnée de beaucoup de pudeur. Chez eux rien qui suscite le voyeurisme. Chez eux pas d’exhibitionnisme. Sans doute parce qu’ils s’appuient sur des bases solides par rapport à leur vécu.

Existe-t-il encore un travail d’art en photographie ayant pour sujet l’actu ?

Plus vraiment sous l’angle répandu au XXe siècle. Maintenant ces photographies ont un côté pérennes en se situant en décalage avec l’actualité brûlante. Par exemple, quand une Mouna Saboni fait un travail en Palestine ses paysages en disent beaucoup.

Justement où en est la photographie au féminin ?

Depuis une dizaine d’années il y a une grande majorité de filles à l’École Nationale de la Photographie, mais cela ne change pas le regard des artistes marqué par une extrême diversité. Seul changement : les filles se laissent moins faire dans leurs relations de travail !

Mais tous les nouveaux moyens techniques n’en viennent-ils pas à bouleverser le regard du photographe ?

Ce qui se transforme c’est l’utilisation des moyens dont on dispose. La rapidité est en effet telle qu’il n’y a plus de délai entre prise de vue et visualisation c’est là un aspect qui n’est pas négatif car on peut créer n’importe quand, dans n’importe quelle condition. On peut également se passer de sous-traitants sauf pour certains tirages d’exposition. Cette légèreté des moyens techniques et leur moindre coût sont appréciables. Avoir des appareils capables de faire des photos, des films, qui sont aussi des dictaphones c’est merveilleux…

Il suffit donc d’appuyer sur un bouton ?

L’outil ne fait pas l’artisan ! Pour être photographe, vidéaste, cinéaste, cela exige un apprentissage. Le problème actuellement c’est que quiconque manipule, ou bidouille n’importe quel appareil se prétend artiste. Or, lorsqu’on monte sur des logiciels de photographie il faut connaitre le langage de photographe. Le matériel, il faut savoir l’utiliser, avoir des notions de composition, d’éclairage, ce qui n’est pas le cas de bien des auto-entrepreneurs qui se lancent dans le métier.

L’impact de la vulgarisation de la prise de vue ?

La photo est devenue un réflexe chez les gamins. Avant photographier coûtait cher. Maintenant il y a démocratisation, raison supplémentaire pour former les enfants à l’image.

La crise peut-elle avoir de redoutables conséquences sur la photographie d’art ?

Les métiers d’artistes fonctionnent grâce aux fonds publics, or ils sont en réduction, en témoigne le budget national de la culture qui peine à dépasser les 0,6% ! Heureusement – pour l’heure – la Corse tire son épingle du jeu car les investissements des collectivités dans les domaines de la culture demeurent.

(Propos recueillis par M.A-P)

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