Accueil du site > Culture > « Les équilibristes » d’Ivano de Matteo La descente aux enfers d’un (...)
 

« Les équilibristes » d’Ivano de Matteo La descente aux enfers d’un père

jeudi 28 février 2013, par Journal de la Corse

Une histoire de vertige et de gouffre, interprétée par Valerio Mastandrea qui s’affirme de plus en plus comme l’un des meilleurs acteurs d’Europe. Ce film « Les équilibristes » d’Ivano de Matteo, programmé au dernier festival italien de Bastia, a emporté prix du public et prix des jeunes.

Point de départ du cinéaste : une information lue dans un magazine évoquant le sort d’un père de famille vivant dans sa voiture faute de moyens pour pouvoir mener une existence normale. Argument simple ? Simpliste, à l’aune de la banalité de la crise… qui fait des dégâts : les « pôvres » ! Ça pourrait virer au mélo imbibé de larmes et de reniflements, parsemé de soupirs de découragements, ponctué de ces petits tics de compassion que suscite le malheur des autres tant qu’on en est indemne soi-même ! C’est du beau cinéma arc-bouté et articulé sur scénario serré et solide. C’est du réalisme décanté au filtre de la sensibilité et de l’intelligence pour donner à voir et percevoir à chaque spectateur la réalité…Moche. Rude. Absurde. Indigne… Giulio trompe sa femme. Elle demande le divorce. La vie de Giulio part alors en vrille. La pension des enfants à payer, un nouvel appartement à assumer avec des revenus qui restent ce qu’ils étaient et sont évidemment trop chiches pour répondre aux besoins de la famille éclatée. Le frêle équilibre vital qui existait est rompu et c’est la dégringolade. « Les équilibristes » c’est toute la précarité subie par les travailleurs mal payés d’Europe ainsi que par une partie des classes moyennes, par tous ceux qui vivent sur le fil et qui soudainement – la suite du moindre imprévu – peuvent basculer dans la misère crasse. Le chemin de croix de Giulio (Valerio Mastandrea) terrible et angoissant, on le suit avec une attention passionnée qui est plus que de la simple empathie. Le mérite de l’œuvre d’Ivano de Matteo est d’imbriquer étroitement social et intimisme. Les liens entre le père et la fille sont d’une rare délicatesse et la prestation de la jeune, Rosabell Laurenti Sellers est exceptionnelle de naturel. Des images qui ne sont pas destinées à administrer une leçon ou à insuffler une dose de mauvaise conscience stérile. Des images qui suscitent la réflexion – suivie d’action ce serait encore mieux ! Des images qui appellent plus que de grands discours pétris de pathos à ne pas accepter l’inacceptable.

Michèle Acquaviva-Pache

« Mon film ne repose pas sur les problèmes liés à un couple qui se sépare, mais sur une situation économique où le sort des individus peut basculer à tout moment… Sur les risques, sur la peur de tout perdre tout d’un coup. »

Ivano de Matteo

Votre personnage principal vit une véritable descente aux enfers. Votre propos est de dénoncer la situation de pères divorcés ou une société qui fragilise périlleusement les individus ?

Mon film ne repose pas sur les problèmes liés à un couple qui se sépare, mais sur une situation économique où le sort des individus peut basculer à tout moment… Sur les risques, sur la peur de tout perdre tout d’un coup. Il n’est pas non plus que social, car dans ce cas j’aurais choisi un chômeur, un vieux couple ou quelqu’un ayant de graves ennuis de santé. Mon propos est plus vaste. Il se veut reflet des difficultés vécues par l’Europe du Sud. Il veut montrer comment un seul grain de sable peut faire exploser une famille et les conséquences qui en résultent.

Mais en l’occurrence le contrepoison se trouve dans les rapports père-fille ?

Ces rapports connaissent toute une évolution. Au début la fille est une ado qui n’a qu’une envie : faire ce qui lui passe par la tête. Puis leur relation change et les rôles s’inversent comme si elle devenait la mère et lui l’enfant. C’est sur cette évolution que j’ai mis le focus.

L’ancrage familial et l’attachement filial comme ultime rempart contre la dureté du monde ?

L’essentiel c’est l’amour en général. Pas seulement celui qui existe entre parents et enfants ou dans un couple… « Les équilibristes » c’est aussi et autant un film sur la dignité, et sur l’incommunicabilité : si on pouvait parler en famille, avec ses voisins, avec les autres, la vie serait plus facile.

Valerio Mastandrea incarne une magnifique figure paternelle. Vous avez immédiatement pensé à lui ?

Avec ma compagne, Valentina Ferlan, nous avons écrit le scénario en pensant à lui ! J’avais besoin d’un acteur qui soit à la fois apte à faire rire, sourire, et possédant une intense intériorité dramatique.

Réaliser un film d’une telle cruauté sociale a-t-il été de soi ?

Dur de trouver les financements… Ce que cherchent les producteurs ce sont des comédies banales censées rapporter de l’argent. C’est pourquoi je remercie les productions italienne et française qui m’ont aidé. Merci également, au ministère des affaires culturelles de mon pays… Le problème c’est que je viens de lire qu’on sabre encore dans son budget. Voilà une terrible erreur parce que dans ces conditions on ne pourra plus travailler.

Qu’attendez-vous des élections générales en Italie ?

Un mieux pour le cinéma… Mais je ne distingue plus trop où sont les différences gauche-droite ! Je n’ai pas non plus compris ce qu’est le programme de la gauche qui rassemble un mélange de partis ayant des idées contraires. Avec la crise on a assisté à la naissance d’une foule de mouvements politiques dont on ne sait plus comment ils se positionnent ! Pour autant je ne souhaite pas que revienne Berlusconi !

Les perspectives dans une Europe de l’austérité ?

Toutes les coupes budgétaires vont accroitre le nombre des Giulio… et encore, lui, il a un travail, puisqu’il est fonctionnaire communal, un poste autrefois envié, mais dont le salaire ne suffit plus aujourd’hui pour vivre. L’état se désengage d’où l’augmentation de la précarité et en même temps la pression fiscale devient si énorme que même pour les classes moyennes payer ses impôts devient un luxe !

Dans ce contexte la place de la culture ?

Il n’y en a pas. Car la culture ne se mange pas ! Et les restrictions en matière de santé et d’enseignement sont des plus inquiétantes.

Un projet tout de même ?

Le tournage cet été d’un long métrage à Rome, avec pour personnages les membres d’une famille plus aisée que celle de Giulio… Un quatrième film, j’espère !

Propos recueillis par M.A-P

Répondre à cet article