La sortie d’une nouvelle BD de Marc-Antoine Mathieu est toujours un événement dans le monde du 9e art. Avec « Le Décalage », publié aux éditions Delcourt, c’est son héros Jilius Corentin Acquefacques, qui est de retour. L’auteur se livre une fois encore à une véritable expérimentation bédéiste. L’auteur, dont l’imagination n’a décidément pas de limite, s’amuse cette fois à explorer les codes et les potentiels de la bande dessinée.
Dans ce récit très surprenant, votre héros disparaît. Ce n’est pas anodin !
Alors, ce qui est drôle, c’est qu’il ne disparaît pas ! Il est toujours là, mais pas dans le livre. C’est un petit peu différent. Il est quelque part ailleurs, mais on ne sait pas trop où. En fait, dans ce livre, tout le monde disparaît un peu, même le récit lui-même ! Les protagonistes se retrouvent dans d’autres espaces temps et le lecteur va découvrir un de ces espaces temps, qui se trouve évidemment décalé par rapport au récit initial.
Ce qui donne son titre au récit : « Le Décalage ». Un décalage spatiotemporel ?
Tout à fait. Comme à son habitude, Julius fait un rêve trop bizarre qui va influencer la réalité. Et quand il se réveille, il s’aperçoit qu’il y a eu une catastrophe, comme dans toutes les histoires. Cette fois, la catastrophe, c’est que l’histoire est déjà démarrée, mais sans lui ! Il se retrouve dans un espace temps qu’il n’arrive plus à maîtriser. Il va assister, impuissant, à un récit qui ne lui appartient pas et qui n’appartient d’ailleurs à personne, mais qui est vécu par les personnages secondaires qui vont essayer de trouver un sens à leur pérégrination, leur errance.
Alors que Julius est absent, les protagonistes se retrouvent perdus dans le « rien ». Vous menez toute une réflexion philosophique sur le « rien », l’infini, l’infiniment rien. C’est un thème récurent dans votre œuvre.
Le rien est un espace qui est difficile à définir, si ce n’est de dire que c’est un bouche-trou. Ici, les personnages secondaires du livre sont dans le rien : comme l’histoire est déjà commencée, ils ne peuvent pas être quelque part non plus, donc ils sont dans le rien, cette espèce de concept bouche-trou. Il n’y a pas de décor, on se demande s’il y a du temps, on ne sait même pas trop si le temps passe. Il y a juste un horizon qu’ils essayent de dépasser mais qu’ils ne dépassent jamais, évidemment. Fatalement, dans ce rien, il va se passer des choses un peu étonnantes, dont on peut se demander si elles font partie de la réalité ou de leur propre rêve. C’est au lecteur de décider.
Vous avez tout osé dans cette BD. Même la couverture.
Tout simplement parce que l’album n’est pas banal, étant donné que le livre débute quand l’histoire a déjà commencé. Le lecteur se retrouve dans la même position, avec un album à la page 7. On loupe le début, exactement comme Julius. L’histoire est donc en cours depuis sept pages, mais reste malgré tout très compréhensible. On va lire le livre en ayant ignoré le début, et on connaîtra le début de l’histoire seulement à la fin du livre, quand Julius aura réussi à recoller au récit grâce à un stratagème éditorial.
Vous sentez-vous vous-même décalé dans le monde de la BD ?
Ce qui est intéressant, c’est de creuser un sillon personnel. Il y a beaucoup de gens dans la BD qui ont un sillon personnel fort. C’est l’intérêt de la BD par rapport à d’autres médias, où les contingences peuvent te limiter dans tes délires.
Francescu Maria Antona