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Jean Jacques Rousseau : « Le commencement d’un monde », un film d’Ossian Gani et de Fabien Trémeau

jeudi 24 janvier 2013, par Journal de la Corse

« Avec Voltaire un monde finit. Avec Rousseau un monde commence ». Cette citation de Goethe éclaire parfaitement le film (DVD) que Gani et Trémeau ont consacré au citoyen de Genève à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. Un film sur la trajectoire et l’œuvre du philosophe commenté par Dominique Pagani.

Rousseau a (encore) mauvaise réputation. Pensez-donc : la souveraineté du peuple, l’égalité, la liberté opposée à l’aliénation, le bonheur comme un droit pour tous, l’éducation afin d’élever au statut d’homme, l’intérêt général contre l’accaparement à titre privé, l’éloge de la nature mariée au paysage sculpté par la main humaine, c’est lui ! Et pour charger la barque n’a-t-il pas osé avancer que si « les fruits sont à tous, la terre n’est à personne » ! Trois cents ans après sa naissance le fils de l’horloger genevois suscite (presque) autant de controverses que de son vivant. Voilà sans doute une preuve de l’actualité du penseur du « Contrat social » en une époque où l’on s’interroge sur l’État, sur la citoyenneté, sur la nécessité du lien social. Il faut aussi souligner que l’homme ne s’embarrasse pas de circonvolutions et ne voile pas ses contradictions. Rousseau, converti catholique, reste culturellement protestant, de cette branche du calvinisme en phase avec un panthéisme et une « res publica » authentique. Ambivalence d’un homme souvent misogyne, mais subjugué par des rencontres – par des amours – féminines qui l’aident à naitre et à renaitre, à progresser dans ses raisonnements et à enrichir sa pensée… et fidèle malgré remarques narquoises et railleries perfides à la compagne de sa vie. Quant à ses amitiés masculines, elles sont finalement plutôt malheureuses et résistent peu au débat d’idées. Rousseau ou l’autodidacte rayonnant inventant une science de l’éducation : le paradoxe est campé. Mais il faut toujours avec lui aller au-delà des apparences ! Nulle polémique, a contrario, sur l’art de l’écrivain, sur l’orfèvre en prose poétique, sur le maître de la phrase souple et soyeuse qui va engendrer Baudelaire et les plus grands. « Les confessions » c’est un immense souffle de renouveau dans une manière d’écrire trop desséchée qui n’ose pas le « moi », et entre autres inventions de Rousseau il y a donc le « je » si fertile d’avenir. Singulier homme de lettres et compositeur averti, qui n’échangera jamais son indépendance économique trouvée dans la copie de musique contre une pension… même royale, Rousseau se dresse à la confluence des domaines français et allemand – italien également devrait-on ajouter. Bref, européen par nature et universaliste par essence, au sens noble évidemment ! L’intérêt du film « Le commencement d’un monde » est sa remarquable limpidité et son accessibilité parfaite, grâce aux interventions de Dominique Pagani, philosophe et musicologue.

Michèle Acquaviva-Pache

« C’est la même démarche qui pousse Rousseau à écrire « La Nouvelle Héloïse » et « Le Contrat social ». Chez lui pas de clivage entre l’écrivain et le philosophe. »

Dominique Pagani

2012 était l’année du tricentenaire de la naissance de Jean Jacques Rousseau. Pourquoi si peu de commémorations ?

A Genève où il est né s’est déroulé un colloque universitaire en association avec la Sorbonne. En France l’événement a été occulté par les médias de masse. Cette discrétion… parce qu’évoquer Rousseau c’est remettre en valeur les idées révolutionnaires au moment où elles sont sur la sellette, voire rejetées, et où les débats sur la Révolution française sont ravivés. Penseur de l’égalité et de la souveraineté populaire il est de ces faits toujours gênant.

La vie de Rousseau est un continuel parcours jalonné de multiples étapes. Quelles sont les plus marquantes ?

Après Genève, la première étape importante c’est « Les Charmettes », près de Chambéry où Madame de Warens lui offre l’extraordinaire occasion de se former intellectuellement lui qui n’a pas été à l’école. Ensuite il y a Paris qu’il vit comme l’anti-Genève, qui le heurte, mais aussi le fascine en même temps à cause de son intense brassage culturel. A cause également de la présence de l’avant-garde des Lumières avec qui il entretiendra des relations très ambivalentes. Compte beaucoup son séjour à Venise où il s’initie de l’intérieur à la politique et à la géopolitique. L’Italie, terre par excellence de la musique, apporte énormément au musicien qu’il est. Il faut encore citer L’Hermitage à Montmorency et bien sûr l’île Saint Pierre sur le lac de Bienne où il passe deux mois sublimes et trop courts.

Rousseau est une personnalité complexe. Qu’est-ce qui le dépeint le mieux ?

Sa manière de lier le cœur et la raison. Son refus de les opposer, ce qui est très actuel. C’est la même démarche qui le pousse à écrire « La Nouvelle Héloïse » et « Le Contrat social ». Chez lui pas de clivage entre l’écrivain et le philosophe. L’héroïne de « La Nouvelle Héloïse » dit ce qu’elle a sur le cœur comme les gens de l’époque avaient envie d’entendre discuter. Le personnage de Rousseau est très proche de la Suzanne du « Barbier de Séville » écrit par Beaumarchais. Ces deux figures marquent en quelque sorte une émergence des couches moyennes.

On a dit et répété que Rousseau était un incurable paranoïaque. Vrai ?

Il l’est… mais les menaces qui planent sur lui ne sont pas imaginaires. De 1762 à 1765 « L’Émile » et « Le Contrat social » sont interdits et brûlés en public. Déclaré « prise de corps » l’errant qu’il est se transforme en fugitif.

Pourquoi connait-il tant de brouilles ? Pourquoi suscite-t-il tant d’animosités, tant d’hostilités ?

Les brouilles sont dues à son tempérament. Les hostilités s’expliquent, en particulier, parce que c’est le seul philosophe des Lumières qui remet en question la propriété. Pour lui la propriété des grands moyens de production et d’échange doit être collective. Il ne s’élève pas, bien sûr, contre la détention d’une maison de famille, il en veut à la possession qui résulte d’un rapport de force et non d’un droit.

Le bonheur. Pour quelle raison ce concept lui est-il si cher ?

Le bonheur vient occuper une place médiane entre le libertinage et le puritanisme. Contrairement à la jouissance il s’inscrit dans la durée. Libérateur, le bonheur est un droit. Il n’est pas à rechercher dans la béatitude ou le salut, il est de ce monde car l’amélioration du sort matériel des gens doit être réalité.

Rousseau, inventeur du romantisme ?

Il annonce la nouveauté en accordant, ainsi dans « Les confessions », une grande importance au corps… Il ouvre la modernité esthétique, poétique qui sera celle du romantisme, entre autres.

L’héritage primordial de Jean Jacques Rousseau ?

La liberté, au sens moderne. Liberté impliquant qu’on ne peut être libre si les autres ne le sont pas ! Liberté conditionnée à la libération des autres…

Propos recueillis par M.A-P

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