En ce moment il n’y a plus de responsable politique de la culture à la CTC, et c’est une régression terriblement symbolique ! François Orsoni Votre compagnie a dix ans. Quelles sont les phases importantes de votre travail ? Il y a eu trois étapes marquantes : la création de « Woyzeck » en 2002 qui m’a fait comprendre toute l’importance de la notion de générosité et du travail d’équipe dans une mise en scène. « Jean la chance », créé en 2007, qui a eu beaucoup de succès sur le continent. « Baal » car c’est notre première coproduction au plan national. Plus de moyens avec ces coproductions et donc plus de liberté ? Surtout plus de tension car on savait qu’on nous attendait au tournant. C’était très stimulant mais la pression était énorme ainsi que les contraintes découlant du lieu où l’on devait jouer au Festival d’Avignon : le cloître des Célestins. Mais les contraintes ont cependant leurs intérêts, entre autres, elles obligent à une réflexion plus précise, plus poussée. Caractéristiques de « Baal » ? Le texte est très complexe. Très dense. On a fait le choix de jouer très vite – en deux heures au lieu de trois généralement – parce que lorsque la dégringolade de Baal commence elle se poursuit à une rythme accéléré. Enfin, on a retenu la version écrite par Brecht en 1919 et non les plus récentes. « Baal » comme précédemment « Jean la chance » est une œuvre de jeunesse de Brecht. Pourquoi ces choix et non des œuvres de la maturité du dramaturge ? Parce que les textes de ses débuts ont un côté mystérieux, qu’elles sont plus libres, plus chaotiques que celles qui vont suivre. Parce qu’elles ont un ton d’inachèvement que j’aime et qu’elles correspondent à notre époque où pour moi il ne peut y avoir d’histoires que hachées, déstructurées. Pourquoi Brecht a-t-il intitulé sa pièce « Baal », appellation qui condense tous les faux dieux dans la bible ? Il y a la symbolique de Baal puisqu’à l’origine c’est une divinité dévoreuse de chair humaine et en même temps dédiée à la fertilité et donc très sexuée. Baal est à la fois le nom de l’œuvre et celui du personnage principal, qui boit-bouffe-baise … Vous dites de « Baal » que c’est une matière caoutchouteuse. Qu’est-ce que cela signifie ? Le principe des textes qui ont une dimension d’inachevé veut qu’on puisse se les approprier tant ils vous touchent personnellement. D’où leur capacité à la distension et au resserrement. Pour interpréter Baal qui est un homme, vous avez choisi une femme. Pour quelles raisons ? Je n’ai pas recherché une interprète femme, mais mon choix c’est Clotilde Hesme parce qu’elle me paraissait la plus intéressante pour ce rôle et qu’elle appartient à mon équipe ! Ensuite s’est posé le problème de la féminité qui est une prise de risque que je traite de façon empirique … Clotilde est en concordance avec la puissance baalienne ! D’ailleurs je ne demande jamais aux comédiens d’être autre chose que ce qu’ils sont. Votre définition du travail de mise en scène ? Je sais de moins en moins … c’est de plus en plus mystérieux ! Moins j’utilise de marqueurs plus c’est marqué ! Mon unique certitude : le théâtre est une affaire d’équipe même si on a un comportement solitaire. Retrouver la même équipe de pièce en pièce est une grande force. Le rôle de la musique dans « Baal » ? Tomas Heuer et Thomas Landbo ont composé des musiques originales. « Baal » étant un poème musical elles étaient indispensables. Il fallait des chants en live qui renforcent le côté spectaculaire. Que pensez-vous de l’implantation d’une scène nationale en Corse ? En ce moment il n’y a plus de responsable politique de la culture à la CTC, et c’est une régression terriblement symbolique ! Dans ce contexte un label « scène nationale » n’a pas d’importance. La nécessité de l’heure c’est une prise de conscience du politique de la culture et du théâtre en tant que lieu de la parole dans la cité. Propos recueillis par M.A-P