Accueil du site > Culture > Fabrique de Théâtre : « Bruits d’eaux », une pièce de Marco Martinelli
 

Fabrique de Théâtre : « Bruits d’eaux », une pièce de Marco Martinelli

jeudi 7 février 2013, par Journal de la Corse

« Bruits d’eaux », nouvelle création de la compagnie théâtrale « Alibi ». Une pièce de l’Italien, Marco Martinelli. Un long poème. Une cruelle variation sur une actualité tragique. Tout près… En Sicile… Comme la mer recommencée. La mort.

Ils sont des milliers, noyés en Méditerranée. Montés dans des rafiots surchargés, engloutis par le flot. Des milliers à tenter la traversée de la mer pour mettre pied sur ce qu’ils croient une Europe de cocagne. Chassés par la misère, par la guerre – par les deux à la fois souvent – certains ont parcouru le désert depuis ce Sahel devenu une poudrière après le saccage de décennies de famine. Ce thème nous avait valu le superbe et bouleversant film, « Terra ferma » de Crialese. L’œuvre de Martinelli, puissante et forte est, elle, tout de sobriété. Austère même, si n’était l’empreinte d’une folie à broyer les cœurs et les âmes. En scène, claquemuré dans sa solitude, un général, interprété par François Bergoin – général, une appellation plus qu’un grade ou un titre – condamné à une impuissance funèbre ! Seul, comme prisonnier sur un lambeau de terre, il est réduit à compter les cadavres crachés par la vague. Énumération-lamentation. Dénombrement-litanie. Énoncer des chiffres. Aligner des nombres. Moyen de faire face à la tragédie qui se répète au long des jours, sous ses yeux. Mais que lui reste-t-il de regard ? Certes pas de cécité chez lui. Sauf que la réalité l’aveugle. Pas au point cependant de lui consumer la vue puisque au fond de son fracas intérieur il entr’aperçoit des visages, des silhouettes auxquels il invente des vies. Pauvre, et combien humaine, conjuration du sort ! Coupable le général ? Il n’a décidé directement et personnellement d’aucune exécution. Est-ce suffisant pour l’exonérer de toute faute ?.. Alors, responsable ?.. Par résignation. Par acceptation d’un état de fait qu’il est trop facile de taxer d’inéluctable. Pourquoi s’employer à ce terrible comptage et recomptage de morts sinon pour tenter d’exorciser le mal. Le jeu de François Bergoin, sans emphase, restitue un texte efficace car évitant le pathos. Un texte qui fait sens autant par le non dit que par le dit en appelant à une autre vision du monde. Le comédien laisse aussi entendre la résonnance barbare et effrayante des chiffres, des nombres dans leur impossible camouflage des victimes. Des sacrifiés de cet holocauste contemporain. La mise en scène de Catherine Graziani, tout de mesure et de sensibilité, va à l’essentiel. En décor : une structure très simple. Elle évoque une tourelle de vaisseau, un mirador de camp, un puits de mine accès aux enfers. Et dans l’opacité de l’obscurité la lumière, au final, se fait femme d’Afrique, femme conteuse d’éternité par-delà la mort. Un spectacle qu’on souhaite retrouver rapidement à Bastia… parce que son éloquente simplicité est autant émotion que réflexion et invitation à l’action.

Michèle Acquaviva-Pache

« Être metteur en scène c’est être observateur pour pouvoir aiguiller. Être acteur c’est prendre les choses à bras de corps. Sans calcul… »

Catherine Graziani

Pourquoi ce choix du texte de Marco Martinelli, dramaturge, metteur en scène, directeur artistique de Ravenna Teatro ?

Nous avions accueilli un de ses spectacles à Bastia. Le propos et l’écriture de « Bruits d’eaux » nous ont plu. Nous avons fait traduire la pièce. Le texte a été écrit à partir de témoignages de rescapés recueillis par Martinelli à Mazara. Il a été monté en Italie dans une mise en scène différente.

Comment avez-vous abordé la mise en scène de « Bruits d’eaux » ?

En faisant pas mal de recherches, en me documentant ce que je fais aussi comme actrice. Mais je n’ai pas d’options de départ… Tout vient en travaillant. Très vite cependant il m’a paru inconcevable que l’Afrique soit absente du spectacle. Il fallait que sa présence soit palpable, d’où l’appel sur scène à la chanteuse-conteuse, Sika Gblondoume.

Vous aviez tout de même un fil conducteur ?

Je savais ce que je ne voulais pas : tomber dans la caricature ! Rapidement s’est également imposé que le général devait évoluer dans un espace réduit. Que pour faire ressentir la présence obsédante de l’eau la verticalité avait son importance d’où la structure sur laquelle monte et descend le général. Au sol il récupère un peu de son vécu, de son passé, de son vrai rapport au monde. En haut il perd la raison. A la fin il s’enlise… Cette idée d’enlisement pour concrétiser le fait que la belle Europe rêvée par les migrants est un leurre.

Ce personnage de général, seul face à la tragédie qui se déroule devant lui, que vous inspire-t-il ?

Il est un peu complice, mais ce n’est pas lui qui noie tous ces gens. Ce n’est pas lui qui a le pouvoir, et son impuissance lui fait perdre la raison… Les morts, il les compte car il ne peut rien faire d’autre… Il leur invente aussi des vies, façon de leur rendre leur dignité et de leur donner des funérailles.

Quelle était la principale difficulté à surmonter ?

Le rythme à trouver. Mais c’est valable pour toutes les pièces. Là, c’était encore plus vrai à cause de l’écriture poétique de la pièce… Le rythme est venu au fur et à mesure des essais et du travail.

Comment l’actrice que vous êtes a-t-elle dirigé le metteur en scène qu’est François Bergoin ?

On a fait des propositions réciproques. On a senti que des choses étaient plus justes que d’autres. Cette poursuite de la justesse va de pair avec l’approfondissement continu du travail. Ce dont on a tout de suite été conscients c’est de la nécessaire sobriété du jeu : il ne fallait surtout pas en faire des tonnes…

L’utilisation de la vidéo, de la vidéo en tant que lumière, comment l’avez-vous conçue ?

Là encore inutile d’en rajouter ! Je voulais la sobriété !

Ce passage à la mise en scène était-il impératif ?

C’était une opportunité puisque la pièce repose sur un rôle d’homme. Moi, par-dessous tout ce que j’aime c’est jouer.

La différence entre jeu d’acteur et travail de metteur en scène ?

Les deux n’ont rien à voir. Ce qui est sûr c’est que diriger un metteur en scène ne relève pas de la facilité ! La mise en scène implique une grande écoute et beaucoup de disponibilité. Être metteur en scène c’est être observateur pour pouvoir aiguiller. Être acteur c’est prendre les choses à bras le corps. Sans calcul… Du moins selon moi.

Pourquoi la chanteuse franco-béninoise Sika Gblondoume ?

On m’a parlé d’elle. Je l’ai écoutée en acoustique. Pour « Bruits d’eaux » elle chante des berceuses et des chants funéraires, couvrant ainsi l’espace d’une vie de la naissance à la mort. Ces chants sont du Bénin, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire. Superposer des chants au texte est toujours périlleux… Si on ne devait pas la voir tout le temps, il fallait absolument qu’elle soit en pleine lumière à la fin de la pièce.

Propos recueillis par M.A-P

Répondre à cet article