« Avec Pekle on est face à un art spécifiquement corse. C’est l’île la source de son inspiration. Jamais coupé des réalités insulaires ce sculpteur s’inscrit dans le renouveau corsiste de l’entre deux guerres. »
Sylvain Gregori
Depuis 2004 Sylvain Gregori est attaché de conservation au Musée de Bastia. Avec Ariane Jurquet il travaille aux projets muséographiques et pilote les expositions temporaires.
Pourquoi cette rétrospective consacrée à Jean Mathieu Pekle (1868 – 1956) ?
Notre rôle en tant que musée est de faire découvrir les facettes méconnues de l’histoire de l’art à Bastia. Or, Pekle a tenu une grande place dans la vie culturelle et artistique de la ville durant la première moitié du XXe siècle.
Quelles sont les origines de ce sculpteur ?
Partie d’Irlande sa famille fait souche à Gênes puis s’installe à Bastia entre 1750 et 1760. Elle a donné plusieurs générations de maîtres tailleurs à la ville.
Sa formation d’artiste Pekle la doit au legs Sisco. Pouvez-vous évoquer l’intérêt de celui-ci ?
Giuseppe Sisco était un chirurgien fameux dans toute l’Europe. Corse fixé à Rome il était réputé pour ses opérations du cerveau. A sa mort il a fait don de sa bibliothèque à la ville et prévu la création de bourses destinées à des jeunes Corses voulant étudier à Rome la médecine, le droit ou les arts. Il désirait ainsi aider à constituer une élite insulaire.
Les œuvres présentées ont-elles été faciles à rassembler ?
La majorité d’entre elles proviennent de la famille du sculpteur. Quant aux autres il a fallu de patientes recherches pour les localiser. Certaines sont des prêts : conseil général de Corse du Sud, mairie de Cervioni alors épicentre du républicanisme insulaire dont Pekle était partisan. Quelques particuliers ont en outre été sollicités.
Quels soucis ont dicté la présentation des œuvres ?
On a voulu faire ressortir sa spécificité comme artiste parce qu’il est en son temps le représentant de la statuaire républicaine en Corse et qu’à ce titre il a eu de nombreuses commandes publiques. On a aussi eu l’objectif de montrer son environnement social et son engagement dans la défense de la culture corse.
Avec Louis Patriarche Pekle est co-auteur du monument aux morts de Bastia. En quoi cette œuvre est-elle si significative ?
Le monument devait être dédié aux soldats corses tués en 1870. Commencé en 1910 il est inauguré en 1935. Entre ces deux dates survient le traumatisme de 14-18 d’où des changements importants dans sa conception. L’accent est alors mis sur l’effroyable deuil et sur la dimension sacrificielle. Des aspects très bien illustrés dans le bas-relief de Pekle où un voceru se substitue à des scènes initialement consacrées à Sampiero Corso et Napoléon. Ce monument est typique du courant régionaliste de l’époque.
Pourquoi Pekle est-il tombé dans l’oubli ?
Je pense que son patronyme, qui ne fait pas corse, y est pour beaucoup ! La disparition de son cénacle également. Il mérite en tous cas d’être redécouvert.
En quoi son art peut-il encore nous toucher ?
Par sa dimension identitaire. Avec Pekle on est face à un art spécifiquement corse. C’est l’île sa source d’inspiration. Jamais coupé des réalités insulaires ce sculpteur s’inscrit dans le renouveau corsiste de l’entre deux guerres.
Les traits dominants de sa personnalité ?
Il est doté d’un grand charisme qui le place au centre d’un cénacle. Constamment il se soucie de promouvoir les jeunes talents de l’île et de faire le lien avec les artistes de l’extérieur. Il est tout le contraire de l’enfermement !
Qui pourra-t-on redécouvrir lors d’une prochaine exposition ?
Louis de Casabianca qui a réalisé l’immeuble Pouillon et à qui on doit aussi Notre Dame des Victoires de Lupino…
Propos recueillis par M.A-P