« Je ne connais d’autre règle que celle de mon bon plaisir » osait dire Claude Debussy à son professeur d’harmonie effaré. Liberté dangereuse à assumer. C’est pourtant la clé du génie debussyste. Nul compositeur, du moins jusqu’à lui, n’a plus profondément changé notre manière de « penser » la musique. En émancipant la dissonance de trois siècles d’harmonie fonctionnelle, Debussy a bouleversé la relation qui liait la musique et le temps depuis les débuts de la polyphonie. C’est André Suarès qui écrivait dans les années 50 : « Si la musique française est à présent,comme au vivace Moyen âge et au temps tumultueux de la première Renaissance, l’exemple et la parure de l’Europe, on ne le doit réellement qu’au seul Debussy ». Pour ne parler que de ses œuvres pour le piano, on ne pourra trop admirer les Images, les Etudes et les Préludes. Or, il se trouve que l’occasion d’entendre les Images et les Etudes auxquelles s’ajoute Children’s corner nous est donnée dans une version captivante. Aux claviers : Arturo Benedetti Michelangeli et Jean Yves Thibaudet. (1) .Du premier de ces deux éminents pianistes, il est à peine utile de rappeler quel talent fut le sien. Perfectionniste, il se distingua par la densité sonore de son jeu et l’économie des moyens dont il faisait usage. Quant à Jean Yves Thibaudet (1961), à 19 ans, il se classait premier au Concours International de Tokyo et gagnait le « Young Concert Artists International de New York ». Nul n’a compris le piano comme Debussy. Même pas Liszt. Ceci dans la mesure où il a conçu le piano comme un instrument original d’une sonorité variable et d’un timbre propre où les cordes frappées ne sont pas capables seulement de résonances mais du chant même. (2) Il obtient beaucoup avec peu. Dans l‘impalpable, courant chez Debussy, il est souverain. Les Etudes : force concise, sobre, abondance et plénitude exécutées par Thibaudet. Images : et Children‘s corner : Debussy y est l‘un des plus grands poètes lyriques de tous les temps. Jean Barraqué (3) notait en 1962 : « Pour nous, Debussy représente l‘espoir d‘un véritable esthétique musicale. Et si, par sa culture, ses origines, sa formation, il touche à un certain passé, il a su transcender son tempérament et son individu. Il s‘est courageusement affronté à son temps dont, plus que personne, il a ressenti le malaise. »
Vincent Azamberti
(1) Classic Voice 158-9
(2) Ici le mot chant désigne la mélodie capitale d’une pièce de musique
(3) Jean Barraqué : (1928-1973) Compositeur Français