Le plus réjouissant avec « La BD à Bastia » ce sont les découvertes qu’au fil des éditions on peut faire d’artistes… Cette année il ne fallait pas manquer la lumineuse, Catherine Meurisse.
Catherine Meurisse. Côté dessin de presse elle fut la première fille à intégrer, en 2005, la très masculine équipe de « Charlie Hebdo ». Depuis, ces dames sont trois. Côté BD elle croise allègrement sa passion du dessin, ses amours de la littérature et sa fascination pour la peinture. A preuve ses albums, « Mes hommes de lettres » et « Le pont des arts » où au hasard on peut apercevoir Balzac ou Proust, la bande à George Sand ou Théophile Gautier, Apollinaire ou Diderot. L’artiste nous orchestre des rencontres surprises et nous tisse des récits qui, faute d’être toujours véridiques sont authentiquement crédibles avec leur saveur toute… anachronique ! On s’amuse. On apprend. On aime l’évidence du trait et cette ironie faussement naïve du texte. Le cocasse sait aussi faire une part à la poésie du site ou du paysage. Au passage Baudelaire nous aide à distinguer un chef d’œuvre d’une croûte. Zola nous sert de guide au « salon des refusés ». Proust nous enseigne qu’un malaise peut être le comble d’un délice devant un Vermeer : pamoison pour le paradis ! Catherine Meurisse, avec son « Pont des arts » nous restitue la richesse culturelle si fertile de ce XIXème siècle et du début du XXème qui ont vu s’épanouir le roman, la peinture moderne et la photographie. En compagnie de Julie Birmant au scénario elle nous incite à nous inviter dans « Drôles de femmes » chez des pionnières du rire de la scène francophone, chez les Sylvie Joly, Yolande Moreau, Anémone, Tsilla Chelton, Michèle Bernier… Autant d’occasions de causettes rigolotes, de tours et de détours autour du comique et de l’art de décliner une drôlerie sachant allier l’entrain des zygomatiques et l’acuité de l’intelligence. Autant d’opportunités de coups de griffes dans beaucoup de chaleureuse empathie. Pour son prochain album « Catherine Meurisse » sera à nouveau seule aux manettes. Elle doit nous emmener destination le Musée d’Orsay, version cimaises et hors cadre. Thème du voyage ? Une histoire dont l’héroïne sera Olympia, la très fameuse courtisane alanguie de Manet. En attendant on peut retrouver l’artiste dans les pages de « Charlie hebdo » et signaler l’heureuse initiative des éditions « Sarbacane » qui s’aprêtent à rééditer « Mes hommes de lettres ».
Michèle Acquaviva-Pache
* « Le pont des arts », aux éditions « Sarbacane », « Drôles de femmes » chez « Dargaud »
« Aucune dissociation entre mot et image dans la réalisation d’une BD. Tout vient en même temps. C’est une alchimie ! »
Catherine Meurisse
Il y a de plus en plus de femmes humoristes. Qu’est-ce qui caractérise le rire au féminin ?
Une façon d’aborder les choses de façon différente parce que leur sensibilité est différente. Mais leur rire peut être aussi féroce, aussi plein de violence que celui de leurs homologues hommes… Pour ma part, sauf quand je traite de sujets féministes, je ne me considère pas comme féministe.
Pour « Drôles de femmes » vous avez travaillé avec Julie Birmant au scénario. Comment avez-vous procédé ?
En l’occurrence il s’agit plutôt d’une adaptation littéraire. L’idée était de Julie. In fine elle m’a remis un manuscrit d’une centaine de pages que j’ai adapté en toute liberté tant pour les découpages que les dialogues et citations. Notre collaboration n’a donc rien eu de classique. Je dirais que ce fut une symbiose.
Quand vous êtes seule aux commandes d’une BD de quelle manière fonctionne chez vous le couple mot-image ?
Aucune dissociation entre le mot et l’image dans la réalisation d’une BD. Tout vient en même temps. C’est une alchimie ! Mais pour y parvenir il me faut faire un très gros travail de concentration. Sans lui la spontanéité n’est pas au rendez-vous. En effet, elle exige beaucoup de… préparation !
Vous vous êtes fait connaitre par vos dessins dans « Charlie Hebdo ». Quand avez-vous franchi le pas de la BD ?
Déjà pour mon diplôme des Arts Déco de Paris j’avais choisi de réaliser une adaptation de la « Causerie sur Delacroix » de Dumas et ce travail se situait entre le livre illustré et la BD. Dans la foulée cette adaptation a été publiée. Par la suite, à « Charlie Hebdo » j’ai été sollicité par un directeur de collection chez « Sarbacane ». Je lui ai soumis quelques pages inspirées des fabliaux du Moyen Age, qui ont été le début de « Mes hommes de lettres ». Avec le recul je pense que c’était une façon de solder ma période scolaire et d’exprimer mon amour de la littérature.
Avec « Le pont des arts » proposez-vous de revisiter des écrivains et des peintres célèbres ?
C’est une proposition de balade côté coulisses, côté marge. Je suis attirée par les correspondances entre peinture et littérature. Je me plais à tirer des fils à propos de rencontres – réelles ou imaginaires – entre peintres et écrivains. J’aime ces voyages entre réalité et fiction.
Vous dites que BD et dessin de presse sont deux métiers très différents. En quoi ?
Le dessin de presse c’est la rapidité d’exécution. C’est la nécessité de synthétiser dans l’urgence pour faire mouche puisqu’on doit réagir très vite à l’actualité. La bande dessinée, au contraire, c’est la lenteur. C’est l’obligation du silence et de la concentration… Les deux, BD et dessin de presse, sont difficile à faire coexister !
Dans lequel de ces métiers vous sentez-vous le plus à l’aise ?
Ils sont complémentaires. Si j’arrête l’un, je suis en manque. A « Charlie Hebdo » mes dessins doivent faire rire, ce qui je fais en rigolant avec mes collègues. Agréable !.. Dans la BD j’ai le temps d’examiner mon trait et son évolution, mais ce temps de la réflexion est aussi celui du doute et des angoisses. Entre dessin de presse et BD il y a un équilibre à trouver.
Qualité primordiale d’un dessin de presse ?
La pertinence. Mais la justesse de l’idée ne doit pas pousser à dessiner n’importe comment ! Ce que j’apprécie dans le dessin de presse c’est qu’il n’y sévit pas trop le star system.
Dessiner des hommes politiques n’est pas votre tasse de thé. Pourquoi ?
Parce qu’ils manquent de sincérité. Parce que les uns chassent les autres et que ce bal des casse-pieds ne m’intéresse pas graphiquement ! Je préfère les écrivains qui invitent au rêve et à la réflexion.
(Propos recueillis par M.A-P)