LA COULEUR DU TEMPS On connait la fameuse page de La recherche du temps perdu où Proust dissèque l’épaisseur d’intimité que recèle un prénom ; mais doter un enfant à naître d’un prénom, c’est faire avant tout un acte social, l’insérer dans une collectivité, ou dans une histoire. Le Dictionnaire des prénoms corses nous entraîne donc dans une formidable aventure chronologique et événementielle, de sociologie et de mémoire collective. Ce répertoire de « 630 prénoms du XIIIe au XIXe siècle à l’origine des noms de famille » est publié aux éditions Alain Piazzola, ce qui est déjà un gage de qualité, tant le nom de cet éditeur est désormais attaché à des valeurs d’exigence, de rigueur intellectuelle, de goût de la découverte. Ce livre recense les 770 prénoms qui forgent à la fois les strates sociologiques de la Corse et sont issus de son passé, donc du réel des faits, mais aussi d’une spiritualité, d’une mythologie très spécifiques. D’où l’intérêt de la vaste première partie qui constitue une présentation large et précise à la fois de l’origine de ce répertoire ; l’auteur répertorie d’abord les différentes couches de peuplements et leur apport quant à la dénomination. Ainsi remonte-t-il jusqu’aux origines étrusques qui fournissent la première strate d’une vingtaine de prénoms dont Antonio, Cecilia, Cesare, Ignazio, puis il évoque en les classant par thèmes la faible persistance des prénoms grecs, certains issus de la mythologie ( Antigone), d’autres de la littérature ( Cassandra, Achille, Elena..), d’autres enfin de l’histoire « ce fonds prodigieux pour les Corses. Ils privilégient toujours les princes et les héros les plus brillants et les plus valeureux : Alessandro, Berenice..Giorgio..Nicodemo, Nicolao…. ». Vient ensuite l’apport romain, bien plus considérable, dérivé du monde héroïque, divin, gentilice, politique, d’Augusto à Virgilio et à Vittoria. La christianisation est l’objet de l’étude la plus poussée et la plus intéressante d’un auteur, Canavelli Colona, qui retrouve les accents d’un Chateaubriand dans Le génie du Christianisme pour affirmer que l’inconscient de la Corse est « héroïque et chevaleresque mais avant tout catholique, ces trois termes ayant été à un moment synonymes ». L’ouvrage progresse jusqu’à la période presque récente du XIXe siècle, sans que jamais l’intérêt ne faiblisse. Il faut rendre hommage à l’auteur d’avoir osé brosser un tableau de la société mais aussi des grands événements, des mentalités, sans oublier une vaste enquête sur le monde spirituel et le monde littéraire. On voit refleurir dans ces pages des évocations minutieuses d’oeuvres qui firent la grandeur d’une civilisation si malmenée aujourd’hui mais dont quelques noms encore sont les ultimes témoignages. Il faut lire ce livre à la fois comme un ouvrage savant qui s’appuie sur des registres méticuleusement décryptés, comme une mini encyclopédie et comme une vaste épopée. On doit garder cet ouvrage-là dans sa bibliothèque et le feuilleter les soirs de nostalgie pour retrouver la saveur de vieux noms oubliés, à l’intense pouvoir d’évocation poétique… Où sont passés tous ces prénoms exclusifs à la Corse : Dusino, Sozzone, Troiano, Turbario, Pestobello ? Dans quelle obscurité barbare ont sombré les Rinieri, Silio , Sosario, Virgilia, Giacinta ? Chaque prénom ici ressuscite et retrouve une carte d’identité qui en localise le sens, l’origine, l’évolution. Canavelli Colonna a bâti ici une œuvre de référence et une digue contre l’obscurantisme galopant nourri par l’amnésie et la vulgarité d’une uniformisation avilissante. Une œuvre de protestation aristocratique au nom de la beauté et de la richesse d’un monde englouti que ces prénoms corses font encore une fois palpiter. Marie-Hélène Ferrandini Canavelli Colonna. Dictionnaire des prénoms corses . Ed Alain Piazzola. 642 p. 39 euros.