« Celui qui ne revient pas sur un passé douloureux ne peut avancer. Il est nécessaire d’en parler ». De Gaulle Eid
Comment définir « Chou sar » ? Votre manière de travailler ?
L’articulation narrative du film relève du cinéma du réel. C’est une quête réaliste et autobiographique qui n’élimine pas le fait de surprise qui doit toujours être présent au cinéma. En compagnie du chef opérateur et du producteur exécutif nous avons pris contact avec les intervenants retenus pour le film afin d’avoir leur accord, de voir où ils vivaient et comment, dans le but qu’ils soient à l’aise face à l’objectif. La préparation du tournage s’est limitée à cela, et il n’y a eu aucune manipulation.
Pourquoi le choix du documentaire ?
Pour moi il n’y a pas de frontière entre documentaire et fiction, ou du moins est-elle minime … Dans les deux cas le processus pour raconter une histoire est identique, même si la fiction implique une mise en scène poussée. Dans « Chou sar » je voulais des situations filmées en plans séquences suivies d’un vrai travail de montage pour harmoniser le tout. Fiction ou documentaire l’important est de savoir pourquoi on filme et quel film on veut réaliser.
Vos options esthétiques ?
Sonores et visuelles… Il fallait aussi que je filme avec simplicité car le propos est dramatique. Entre images de la Corse et du Liban je devais également travailler le contraste. Au Liban mon souci était de bien placer le personnage dans le paysage.
Comment comprendre l’attitude des membres de votre famille oscillant entre vengeance et volonté d’oubli ?
Je crois que l’idée de vengeance ne les quitte ni les uns ni les autres. Mais leur vie familiale, leurs enfants les empêchent de mettre le doigt dans l’engrenage.La tentation de l’oubli ? Elle existe parce qu’ils refusent que leurs fils, leurs filles payent le prix qu’eux ont eu à payer ! Personnellement j’estime que celui qui ne revient pas sur un passé douloureux ne peut avancer. Il est nécessaire d’en parler.
Pour expliquer le carnage d’Edbel un de vos interlocuteurs avance une affaire clanique. Qu’en est-il ?
Au village deux familles, deux clans se disputaient le pouvoir. Cette rivalité s’est encore accrue avec l’apparition des milices de chaque faction, de chaque communauté, de chaque parti dans le pays. Cette situation a été propice à des règlements de compte anciens.
Dans le film on incrimine des membres du parti social-national syrien. Pouvez-vous expliciter ?
Ma famille était réputée phalangiste, parti considéré comme proche d’Israël. L’autre clan avait l’étiquette du parti social-national syrien partisan de l’instauration d’une Grande Syrie… Les uns et les autres étaient des Libanais. Des chrétiens… La guerre au Liban n’était pas confessionnelle.
« Chou sar » a été interdit au festival de Beyrouth cet été. Vous vous y attendiez ?
Connaissant la composition de la commission de la Sûreté qui délivrait les visas de censure je pressentais qu’il y aurait des difficultés, mais pas à ce point. Finalement le premier ministre a fait lever l’interdiction pour les projections dans les cadres universitaires, culturels, festivaliers. Aspect positif : la censure policière est désormais hors jeu puisqu’elle est remplacée par une commission composée de représentants des ministères.
Les blessures de la guerre les plus longues à cicatriser ?
Celles laissées par le sentiment aigu de n’avoir pu obtenir justice en raison d’une amnistie générale qui inclut finalement des crimes qui devraient être imprescriptibles ou qui n’ont rien de politiques. D’où la situation actuelle où prévaut un compromis qui rime avec compromission au nom d’une réconciliation nationale molle alors qu’il faudrait parler de ce qui est arrivé, et avoir un discours véritablement libanais dans le contexte du Moyen Orient.
Après des années de guerre la société libanaise a-t-elle changé ?
Le clanisme est toujours là, bien présent, mêlé aux sectarismes religieux.
Propos recueillis par M.A-P