« Pour moi, à l’origine de l’affaire Erignac il y a la raison d’état, et j’ai souhaité mettre en lumière jusqu’où elle peut aller. » Antoine Santana
Il y a longtemps que vous vouliez faire un film sur la Corse. Pourquoi « Main basse sur une île » ?
Même si je suis à Paris depuis des années, au fond de moi je n’ai jamais quitté la Corse … Et le rôle d’un cinéaste est de parler de ce qui lui tient à cœur. Au moment des événements d’Aléria j’avais 16 ans. Une époque de prise de conscience d’autant que j’avais comme professeur, Andria Fazi, qui nous ouvrait l’esprit et nous apprenait à aborder l’histoire non seulement sous l’angle du passé mais en regard avec le présent.
Mais pourquoi l’affaire Érignac ?
Je voulais faire le film qui n’avait pas été fait. En 1998, après l’assassinat du préfet, l’émotion passée, j’ai refusé de me contenter de la version officielle résumée en un « Circulez y-a rien à voir ! » Quand j’ai lu le livre de Jean Paul Brighelli ça a été une évidence de le porter à l’écran.
Quel genre d’adaptation avez-vous voulu ?
Je déteste « adaptation » parce que filmer des mots n’a pas d’intérêt. Je préfère « adoption » ! J’ai repris l’argumentation de Brighelli avec ma sensibilité et en ciblant l’essentiel car un film doit aller vite, et un film TV doit être accessible à tous. L’histoire est donc concentrée autour de cinq personnages.
Partir d’une actualité encore brûlante cela implique-t-il des contraintes particulières ?
Précision importante : je n’ai eu aucune contrainte de l’extérieur. Par contre je me suis imposé de ne pas rouvrir de blessures, d’être explicite sans faire de peine. « Main basse sur une île » n’est pas une reconstitution mais une fenêtre ouverte sur une proposition qui n’est pas la thèse officielle. Pour moi, à l’origine de l’affaire Érignac il y a la raison d’état, et j’ai souhaité mettre en lumière jusqu’où elle peut aller.
Votre propos fondamental ?
Libérer ma parole et celle des autres, pour engager une réflexion, mais le film reste une fiction.
Pour expliciter le fond (les bas-fonds) de l’affaire vous évoquez la théorie voulant que certains personnages liés à la « Corsafrique » aient voulu transformer l’île en super lessiveuse d’argent sale à l’instar de paradis fiscaux patentés. Pourquoi cette hypothèse est-elle mise si fréquemment entre parenthèses ?
Elle est très présente au contraire ! Qui peut affirmer que la Corse n’est pas une plaque tournante d’argent sale ? Le filme démarre en 1994, au point culminant de la guerre civile qui opposait les Corses (NDR : entre nationalistes). Dans ces années-là où l’enjeu était immense, des gens avaient décidé d’un destin baléarisé pour l’île avec blanchiment d’énorme de capitaux en faisant miroiter que tout le monde y trouverait son compte.
L’utilisation de surnoms. Par commodité ?
Ils sont déjà dans le livre – sauf un que j’ai changé. Les surnoms c’est très cinématographique. Ça fait penser aux premières œuvres de Tarentino !
La part de la charge, de la caricature, par exemple avec ses rendez-vous secrets dans le maquis ou en montagne ?
Caricature, j’aime pas ce mot ! Dans « Main basse sur une île » il n’y a pas de charge, pas de clin d’œil. Mes personnages, comme les décors, sont minéraux. Là encore la référence est cinématographique, pas politique. Quant aux rendez-vous mentionnés, le cliché aurait été plus net s’ils s’étaient déroulés dans des hôtels ou de grands cafés.
Il est beaucoup question de porc à l’image. Un renvoi à la culture insulaire ? A une société qui se cannibalise ?
Les Corses aiment la charcuterie, c’est tout ! Se cannibaliser ? Je ne sais pas ce que ça signifie.
Malgré sa noirceur le film s’achève par une naissance. Pourquoi ?
Il fallait une naissance pour tourner la page … « Pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », est-il dit dans « Le Guépard » de Visconti … Au-delà des exécutions la violence la plus extrême c’est celle que capte l’avion survolant à la fin le littoral corse … Ce littoral avec ses villas, ses piscines, et autres constructions !
Propos recueillis par M.A-P