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Faits d’hier PETIT BOUT DE LORGNETTE

vendredi 21 janvier 2011, par Journal de la Corse

Pietrasanta

La biographie revient en force. Le public lui réserve, à nouveau, ses faveurs. Les historiens anglais ne l’avaient jamais abandonnée. L’école historique française s’est intéressée, de façon prépondérante, pendant une longue période, au non-événementiel (histoire des mentalités, histoire de la folie etc...) Désormais l’individu retrouve sa place. La chronologie aussi. L’histoire est un roman vrai. Cette idée réapparaît. On peut s’en féliciter, à la lecture du livre de Jérôme Picon, consacré à la princesse Mathilde Bonaparte. L’ouvrage se lit en effet comme un roman. L’excellente chroniqueuse littéraire de ce journal en a fait un éloge mérité.

La princesse Mathilde tenait un salon, rue de Courcelles à Paris. Très prisé par le monde des lettres, des arts et de la politique. Un condensé de la société du Second Empire, et de ses grands noms. Marquée par le goût de l’époque, pour la conversation, la causerie, et le mot d’esprit. Contentons-nous ici, de pointer sur ce cercle, le petit bout de notre lorgnette corse. Et tout d’abord sur la star elle-même. L’étoile de Bonaparte ne lui était certes pas étrangère. Corse d’origine, italienne de nature. Elle même se définit comme telle. Ses proches la voient sous ce même jour. Et lui appliquent le caractère du stéréotype collectif. Edmond et Jules de Goncourt lui trouvent le charme d’une princesse italienne de la Renaissance. Ils notent son allégresse parmi ses invités. Pour elle c’était « une joie, une joie de Corse ». Les frères Goncourt la décrivent peignant un portrait dans son atelier, pendant que ses trois chiens ronflent dans leur panier. Les visiteurs du musée Fesch peuvent voir, à Ajaccio, un autoportrait d’elle. Elle avait la passion de collectionner les tableaux. Sans pour cela posséder l’instinct sûr de ses oncles Fesch ou Lucien. Les Goncourt la montrent aussi en proie à la jalousie, débinant la belle Marie Abbatucci, son ennemie intime suspectée du rapt d’un amant. Celle-ci à bout de patience déclara un jour aux Goncourt : « Si la princesse continue à tuer ma réputation, je lui réserve quelque chose. Non je ne vous le dirai pas plus qu’à Benedetti. Oui ! Ce sera une affaire de Corse à Italienne. » Le comte Benedetti, ministre des affaires étrangères de Napoléon III était un habitué du salon de Mathilde Bonaparte. Le voici, campé par les Goncourt : « un vilain homme à vilaine tête, l’air d’un forçat évadé des maquis, des oreilles comme des anses de pot (encore l’inévitable cliché du bandit corse !) Le diplomate tient un écheveau de laine à la princesse. Pauvre Benedetti ! Son élégant hôtel particulier de Bastia a été défiguré par une surprenante construction moderne. Son tombeau monumental, à l’entrée de la ville, tombe en ruine. Personne ne se soucie de ces dégradations du patrimoine architectural bastiais. Dans le cercle de la princesse se pressaient aussi des écrivains, auteurs de livres célèbres sur la Corse, comme Mérimée ou Flaubert. On terminera par ce portrait de « la femme de confiance de la princesse, l’ancienne nourrice corse de Napoléon, Saveria Robaglia, toute bonne, toute minuscule et pourvue d’un fils tout noir de peau et de poils et d’yeux. » Ce sont là des vues de petites lentilles, comme celles de même type au creux des porte-plumes en os tarabiscoté, destinés aux écoliers et vendus naguère dans les boutiques à souvenirs d’Ajaccio. La plume des Goncourt ne dédaignait pas la lorgnette.

Marc’Aureliu Pietrasanta

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