« Chants de mendiants en Italie ». Tel est le contenu d’un attractif CD comprenant quatorze chansons dont la tradition populaire remonte au XIIIe siècle (1). Elles relèvent d’un art né dans la province des Pouilles et auraient pu disparaître si cet art n’avait été perpétué par Matteo Salvatore . Disciple d’un vieux violoneux aveugle qui lui apprit tout un répertoire alors qu’il n’avait que sept ans - souligne une courte présentation de l’album - il s’est fait connaître d’abord de ville en ville, de trattoria en trattoria, jusqu’à ses premiers succès à Turin. En 1973 il enregistrait ce témoignage, chantant comme il se doit « avec un filet de voix » ainsi que le faisaient les ancêtres. Ce disque est émouvant dans sa vérité simple. On y entend, parmi d’autres pièces de même facture, en dialecte des Pouilles et sur un accompagnement discret de guitare. « Il Lamento dei mendicanti », « Mo ve’la bella mia da la muntagna », « Lu furastier », « Il pescivendolo », etc…Tous ces chants révèlent la pauvreté poignante mais aussi l’attachement à la vie pourtant ardue des « mendicanti ». On y découvre également des chansons dictées par l’antifascisme de ces pauvres gens lors de la deuxième guerre mondiale. Par exemple : « Hitler e Mussolini /Sono stati due assassini/ Si son messi a fare la guerra/ Per dominare mar, ciel e terra / A noi antifascisti / Ci hanno inchiodati come Cristi… ». Matteo Salvatore à Turin faisait l’objet d’articles de journaux et était invité dans les grandes familles de la ville. Il a enrichi de ses propres chansons le répertoire qu’il tenait de son vieux compatriote. Tous les morceaux contenus dans cet album sont interprétés par une voix anonyme dont le chant dépouillé effleure le cœur. Il faut bien comprendre que la chanson populaire, sous toutes ses formes, est un fait vivant et à la fois un problème historique. Cet aspect des choses se retrouve pleinement dans cet album. Il nous enseigne des composantes ayant trait à une pleine vérité. C’est la raison pour laquelle il est culturellement avantageux à ce qu’on le découvre. Il s’agit certes là d’une poésie et d’une musique simples. Et alors ? « Faire quelque chose de rien » disait Racine dans sa préface à Bérénice. Toute comparaison exclue, une authentique chanson du peuple peut, de rien faire quelque chose. Et quelque chose de beau. Comme ces humbles chants.
Vincent Azamberti
(1) Harmonia Mundi. Musique d’abord. HMA 195434