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ON EN PARLERA DEMAIN

mercredi 24 novembre 2010, par Journal de la Corse

Demain Vin Nous et la terre : Serons-nous un jour des Wintus ? Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il y laisse une plaie. Comme les spéculateurs... Lors de l’annexion de l’île de Corse par le Roi de France, le littoral était quasiment désert. Dans l’intérieur, la propriété individuelle était morcelée et peu répandue. Les communautés villageoises exploitaient collectivement des terroirs dépendant de l’autorité du gouverneur génois. Les quelques grandes familles de propriétaires terriens étaient essentiellement établies dans le Sud de l’île. Le droit de propriété était en grande partie oral et coutumier. Il se référait essentiellement au droit d’usage de l’espace. Il régissait aussi la reconnaissance de la propriété et de la transmission des arbres (châtaigniers, noyers...) plantés sur les terrains communautaires. Durant le Consulat, chargé par Bonaparte de l’administration de la Corse, le conseiller Miot a pris en compte cette situation qui interdisait une identification claire de la propriété, dissuadait tout apport significatif d’investissements pouvant valoriser l’activité agricole mais permettait aussi une sorte d’autarcie des villages et des familles. Il a décidé de taxer faiblement les biens immobiliers et de ne pas rendre obligatoire la déclaration de succession pour les biens de la personne décédée. Ce qui a favorisé l’indivision mais aussi l’accumulation. On a recasé les rapatriés A la fin des années 50 du siècle dernier, au nom d’une politique volontariste d’aménagement du territoire, l’Etat a lancé une mise en valeur globale de la plaine et du littoral. Cette politique avait officiellement et peut-être sincèrement pour vocation de permettre aux Corses de trouver des débouchés dans l’agriculture et le tourisme. Mais, au début des années 60, il a fallu « recaser » les rapatriés d’Afrique du Nord et plus particulièrement quelques centaines de propriétaires terriens. Pour le malheur de la Corse, le gouvernement a saisi l’aubaine que représentaient les terres fraîchement aménagées dans l’île. Il a attribué à ces rapatriés la plupart des lots agricoles disponibles et des prêts bonifiés. Ce qui a pratiquement privé les Corses du bénéfice de la politique d’aménagement. Ce qui a provoqué la violence clandestine. L’achat de terrains littoraux à très faible prix par des banques ou des compagnies d’assurances à des fins de spéculation foncière ou d’activité touristique, a aussi contribué à la multiplication des plasticages. Le temps des résidences secondaires Aujourd’hui, en 2010, nous vivons deux siècles d’histoire foncière. L’indivision est un frein au développement durable : elle interdit ou ralentit l’amélioration de l’habitat, le développement agricole et touristique, la réalisation des infrastructures et des équipements publics, la protection et la valorisation de l’environnement. Le tourisme de masse sur le littoral et l’essor incontrôlé de la résidence secondaire dénaturent les sites et les paysages, renchérissent le prix des terrains et du bâti, empêchent les jeunes générations d’accéder à la propriété. Quelques cumulards fonciers locaux participent à l’accentuation du phénomène en se faisant les partenaires des affairistes de l’immobilier et de la banque, et aussi de la grande voyoucratie. L’abrogation des arrêtés Miot ne pourrait que les aider dans leur sinistre besogne. L’absence de régulation et la spéculation génèrent l’enrichissement considérable d’une minorité. Le manque d’options économiques contraint des particuliers à vendre le patrimoine foncier dont ils ont hérité. Enfin, la hausse du prix du foncier handicape la réalisation d’équipements publics et de logement à des coûts raisonnables. Serons-nous un jour des Wintus ? Cette évolution me rappelle ces paroles d’une vieille sage Wintu (tribu indienne de Californie aujourd’hui quasiment disparue) : « Lorsque nous, Indiens, cherchons les racines, nous faisons de petits trous. Lorsque nous édifions nos tipis, nous faisons de petits trous. Nous n’utilisons que le bois mort. L’homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout. (...) Les Indiens ne font jamais de mal, alors que l’homme blanc démolit tout. Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol. (...) Quand les Indiens utilisent les pierres, ils les prennent petites et rondes pour y faire leur feu... Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il y laisse une plaie. » Pour ne pas avoir un jour à ressasser ces paroles, ayons le courage d’être un peu plus Geronimo et un peu moins des esclaves de la Consommation et de la console de jeux. Alexandra Sereni

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