Célébrations et commémorations
Le refus du convenu
Faut-il voir une contradiction entre le désintérêt à l’encontre de certaines célébrations ou commémorations et la participation massive à d’autres ? Sans doute pas.
Les cérémonies publiques du 14 juillet ne rassemblent plus grand monde chez nous. Bien entendu, des nationalistes le soulignent et s’en réjouissent. Ne considérant pas appartenir à la Nation française, ils mettent en exergue et se félicitent que les assistances aux célébrations de la Fête nationale se limitent à des officiels porteurs de gerbes, à des pelotons de légionnaires, de pompiers ou de gendarmes, et à des effectifs d’anciens combattants se clairsemant au fil des ans. Au rang des satisfaits, figurent également les adversaires militants de tout ce qui relève de l’histoire, de l’institution ou de la tradition. On y retrouve des pacifistes, des anarchistes, des monarchistes et aussi bien d’autres individus ayant une raison morale ou idéologique de remettre en cause l’ordre établi. Enfin, les bides du 14 juillet doivent aussi un peu à des individus se disant libres ou libérés pour qui le monde se réduit à leur seule existence, pour qui le siècle commence le matin de leur lever et la nuit de leur coucher, pour qui l’existence n’est qu’un carpe diem puisé dans l’univers aussi trouble que composite associant TF1 et M6, Youporn et Closer, la tequila et le shit, Ruquier et Morandini, Anelka et Benzema, Nabila et Zahia, l’hypermarché et l’Internet, l’idéologie iconoclaste et la posture transgressive. Ces trois catégories d’opposants ou d’indifférents à la célébration du 14 juillet ne représentent cependant pas la majorité de la population corse. Réunies, elles sont même très inférieures en nombre à celles et ceux qui, au village ou à la ville, regardent le défilé parisien sur le petit écran. Faut-il pour autant en déduire que le désintérêt des populations affectant la célébration publique du 14 juillet représente un fait social anodin ou même insignifiant ? Rien n’est moins sûr.
La Vierge et Saint Joseph font recette
En réalité, ce désintérêt révèle un peu plus le recul, au sein de la société corse, d’une capacité ou d’une volonté de partager certaines mémoires historiques, valeurs communes, représentations collectives ou expressions du sacré. Les Corses désertent les célébrations du 11 novembre et du 8 mai. Les commémorations de Ponte Novu ou di A Festa di a Nazione ne réunissent pas non plus des assemblées significatives. Pourtant, il serait erroné d’affirmer que « Tout s’en va à vau l’eau » ou que « Tout le monde s’en fout ». Il est encore des événements et des lieux qui incitent les Corses à se réunir à l’occasion d’événements traditionnels. Chaque année, les Ajacciens participent massivement aux cérémonies religieuses de la Madunnuccia. Ils commémorent ainsi une intercession de la Vierge qui, en mars 1656, aurait permis de sauver leurs ancêtres de la peste. Aux fenêtres et balcons, des lumignons et des bougies tremblotent. Lors d’une immense procession précédée d’une grand’ messe, la représentation de la Madunnuccia est suivie dans les rues de la ville par des milliers de fidèles. Une même foule, à laquelle se joignent des touristes, assiste, le 15 août, aux cérémonies commémorant l’Assomption et la date de naissance de Napoléon Bonaparte. Aux célébrations religieuses, s’ajoutent alors des défilés et spectacles historiques évoquant l’épopée impériale et la Grande Armée. C’est la Saint-Joseph et l’hommage au Cristu Negru qui réunissent un grand nombre de Bastiais. Tous les 19 mars, ceux-ci honorent leur Saint patron en portant sa statue en procession jusqu’à la cathédrale Sainte Marie. La Saint-Joseph et dans toute la ville, sont dégustés des beignets de riz ou de farine de pois chiches (panzarotti). Les Bastiais commémorent aussi la nuit du 2 au 3 mai 1428, date à laquelle deux pêcheurs trouvèrent, flottant au large de leur ville, un crucifix et un Christ Noir cloué dessus (U Cristu Negru).
Prise de La Bastille, bof.
Faut-il voir une contradiction entre le désintérêt à l’encontre de certaines célébrations ou commémorations et la participation massive à d’autres ? Sans doute pas. Il semble que les Corses soient au contraire très lucides concernant la nécessité ou non de célébrer ou commémorer. Le 14 juillet n’est en rien inscrit dans leur mémoire collective car la prise de La Bastille ou même la Révolution française n’ont été que des évènements lointains auxquels ils ont été peu associés. Seuls quelques insulaires ont été directement impliqués. Les célébrations du 8 mai et surtout du 11 novembre devraient certes davantage concerner les Corses. Mais la disparition des générations ayant vécu les deux conflits mondiaux, l’insuffisance de transmission qui caractérise les rapports au sein des familles d’aujourd’hui et les discours dominants qui relativisent les valeurs patriotiques françaises, sapent l’adhésion des nouvelles générations à l’histoire, aussi glorieuse et vertueuse puisse-t-elle être, de ses aînés. Quant au peu d’intérêt montré pour Ponte Novu et A Festa di a Nazione, il relève sans doute de la difficulté de fédérer autour d’une défaite et de l’absence de tradition commémorative attachée à la Nation Corse. Au fond, les Corses ne font pas dans le convenu. Ils délaissent les célébrations qui leur semblent avoir un rôle mineur dans la construction de leur quotidien, ou dont le sens leur échappe. En revanche, ils restent investis dans celles qui représentent à leurs yeux une grande importance en matière d’expression d’appartenance à une cité ou d’implication morale et spirituelle.
Pierre Corsi