Antoine Sollacaro, avocat renommé, a été assassiné à Ajaccio le mardi 16 octobre à 8h45. La nouvelle est non seulement abasourdissante mais terrifiante car c’est un nouveau cap qui a été franchi dans la violence. Après l’assassinat d’une femme, Marie-Jeanne Bozzi, celui de plusieurs élus, après le mitraillage d’une famille, celle d’Yves Manunta, après le meurtre de ce dernier, c’est désormais un éminent représentant de la société civile qui est tué. Notre société est en train de s’affaisser dans un silence étourdissant.
Les signes d’un cancer sociétal
Écrire sur Corse exige malheureusement de se répéter encore et toujours. J’ai déjà consacré plus de vingt articles dans ces colonnes à la violence en tous genres et plus particulièrement aux assassinats. Et à chaque fois, j’ai lugubrement répété les mêmes termes, ceux qui exigent que tout cela cesse, ceux qui appellent à un sursaut des Corses. Car année après année, la mort nous envahit. Son poids n’a jamais aussi lourd qu’en ces débuts du troisième millénaire. Tant que les assassinats touchaient des artisans de la violence, nous y percevions une certaine cohérence. Désormais, nous savons que les enfants des voyous et des clandestins des années 80 ont pris la relève. Mais sans la "retenue" de leurs pères. Désormais on tue parce qu’il faut marquer des points. On élève au rang de cause mortelle le délit d’amitié ou de connaissance. La mort d’Antoine Sollacaro est un palier supplémentaire franchi dans l’intolérable. Cela ne rend pas plus supportable l’assassinat d’un un ancien militant nationaliste abattu en Balagne. Mais l’exécution d’un avocat, de surcroît membre de la Ligue des droits de l’homme, prend une valeur toute particulière. Maître Sollacaro croyait en son métier et à la fonction médiatique de celui-ci. Personne ne peut dire pourquoi il a été tué. Et à la limite qu’importe ! Vengeance transversale, directe ? On s’en moque. Un avocat a été tué. Il n’y a pas si longtemps on abattait Marie-Jeanne Bozzi, l’ancienne mairesse de Grosseto Prugna. À l’époque, nous dénoncions l’insupportable. Quatre élus ont été abattus, le dernier en date était le maire de Sant’Andria di Cotone, Dominique Donmarchi. Jusqu’à nouvel ordre et malgré les rodomontades des autorités pas un seul assassinat autre que passionnel n’a été résolu en Corse. Quand la femme et la fille d’Yves Manunta ont été mitraillées dans leur voiture, nous avons une fois encore dit et écrit que cela ne se pouvait pas. Puis Yves Manunta a été à son tour abattu. Mais auparavant, nos élus avaient observé un silence prudent quand l’un des FLNC avait revendiqué l’exécution d’un homme tout comme il l’avait il y a bientôt vingt ans déclenchant ainsi la guerre fratricide entre clandestins. Entre-temps, un journaliste, Enrico Porsia avait eu sa voiture plastiquée dans l’indifférence générale voire l’hostilité de la majorité des élus qui avaient osé condamner son enquête portant sur des projets immobiliers en Balagne. Puis les locaux bastiais de Corse Matin ont été mitraillés tous se sont réveillés. Et désormais, nous nous demandons comment nous allons pouvoir continuer à vivre dans une société où des femmes et des hommes se font abattre dans une sorte d’habitude apathique. Nous en parlons une semaine puis nous les oublions pour à nouveau nous indigner. Ce cancer fait d’indignation à géométrie variable et d’indifférence finira par tuer ce qui reste chez nous d’humanité.
Une violence tellement ancienne
Que nous le voulions ou non, nous sommes l’un des territoires les plus criminogènes d’Europe. Et qu’on ne vienne pas nous rabattre les oreilles avec la responsabilité de l’état français. Elle existe notamment quand la JIRS de Marseille distille des informations invérifiables jetant ainsi de l’huile sur le feu. Mais si nous croyons que notre avenir sera le fruit de notre volonté, alors réfléchissons à nos propres comportements, à nos errances, à nos amoralités. Nous sommes une île de cinglés où la vie humaine semble peser le poids dérisoire d’une plume. Nous tolérons que nos jeunes sortent enfouraillés comme des porte-avions. Nous acceptons d’en voir certains, sans revenus avoués, rouler en voiture de luxe. Nous avons démissionné devant cette génération qui manque de repères tout simplement parce que nous n’avons pas su les leur transmettre. Assez de ces pleurnicheries qui font croire que les responsabilités nous sont extérieures. Si nous possédions un zeste de fierté, nous assumerions nos fautes comme nous savons être si fiers de nos réussites. Nos élus peuvent en appeler à l’état. Celui-ci ne pourra rien si nous les Corses n’y mettons pas du nôtre. Au Pakistan une gamine de 14 ans qui luttait pour l’alphabétisation des filles, a reçu une balle dans la tête tirée par une ordure de taliban. Des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester. Où sont nos protestataires à nous qui nous vantons à longueur de temps d’être des héros, d’avoir abrité le père de la démocratie moderne ? Je n’entends rien. Je ne vois rien si ce n’est les éternels militants blanchis sous le harnais d’une démocratie en piteux état. Nous devrions nous indigner, occuper la rue, en appeler à ces autorités qui malgré un ratio de gendarmes et de policiers deux fois et demi supérieur à celui du continent ne savent aligner que les échecs. Nous devrions (mais combien de fois l’ai-je écrit ?) faire notre examen de conscience et montrer moins de complaisances envers les combinazione et les pratiques aux limites de la voyoucratie. Nous devrions être capables de condamner sans l’ombre d’une hésitation tout meurtre quel qu’il soit. Mais nous nous taisons par lâcheté parce qu’au bout du compte nous sommes convaincus que pour vivre heureux mieux vaut vivre cacher. Eh bien non ! Tôt ou tard, le cancer nous gagnerons et ce jour-là nous regretterons de ne pas avoir eu le maigre courage un jour de dire : ça suffit !
GXC