Isabelle Torre est aux commandes des restos du cœur de Corse-du-Sud depuis septembre dernier. Elle succède, ainsi, à Bernard Achard, l’ancien président. Comme lui, elle était au début de cette aventure initiée, en 2003, par Jacques Vankershaver, adjoint de Rolland Courbis à l’ACA. La précarité, un fléau qui n’épargne pas la Corse et contre lequel, près de 200 bénévoles se démènent chaque année. La nouvelle présidente nous expose les grands axes de cette campagne 2012-2013. À la clé, un seul mot d’ordre : aider les plus démunis.
Les restos du cœur ont ouvert leurs portes le 27 novembre dernier. Comment se présente la campagne 2012-2013 ?
Tout s’est très bien passé au niveau de l’organisation, tous les centres sont opérationnels et les 200 bénévoles très actifs comme à l’accoutumée. Notre seul problème majeur a été celui du lieu. Nos locaux d’Ajaccio ont été transférés au Finosello dans l’attente d’une nouvelle structure. Nous avons, pour l’heure, un nombre important d’inscrits, un peu moins que l’an dernier à pareille époque. Nous avions eu près d’un millier de familles et 200.000 repas servis, ce qui représentait une augmentation de 7% par rapport à 2010, nous devrions être encore à la hausse en raison de la situation de crise et de la précarité qui ne cesse de croître.
Vous êtes présidente depuis septembre dernier. Pourquoi ce choix ?
Bernard Achard a souhaité arrêter la présidence tout en occupant d’autres fonctions au sein des restos du cœur. Je suis là depuis le début puisque j’avais, avec lui, créé la structure en 2003, c’est, en quelque sorte, une continuité dans le travail et une transition qui s’est réalisée naturellement.
Comment expliquez-vous cette volonté d’intégrer les restos du cœur ?
Quand on décide de rentrer, en tant que bénévole, dans cette association, que l’on s’y investit, chacun à son niveau, c’est, avant tout par vocation et la volonté d’aider les plus démunis. On est tous bénévoles et on ne compte pas les heures. Rejoindre les restos du cœur, c’est plus qu’une vocation, une nécessité !
La situation de crise, dont la Corse subit, elle aussi, les conséquences néfastes, accroit-elle la précarité ?
Au niveau national, si l’on regarde le nombre d’entreprises qui mettent la clé sous la porte et les personnes au chômage, elle s’accroît forcément et touche même d’autres couches de la société. Sur le plan régional, il ne faut pas se leurrer, la situation est identique au niveau de la précarité. Les associations telles que la nôtre mais aussi le Secours Catholique ou le Secours Populaire, effectuent un travail considérable pour contribuer à endiguer ce fléau. Ces associations caritatives sont le miroir de cette précarité. Et elle touche, aujourd’hui, un nombre très important de personnes issues de diverses couches sociales.
N’avez-vous pas le sentiment, parfois, de vous substituer au rôle de l’Etat ?
C’est une question qui revient souvent ! Oui, il est certain, sans doute, que l’Etat pourrait faire beaucoup plus à ce niveau-là. Nous sommes, pour notre part, assez pragmatiques. Coluche a dit un jour au début des restos : « L’Etat ne sait pas quoi faire pour endiguer la précarité. Nous, on sait quoi faire… et on fait. » Il avait ouvert cette cantine pour quelques mois et l’aventure perdure depuis bientôt trente ans. On aide les personnes à s’en sortir et avec la situation délicate qui se poursuit depuis trois décennies, cela ne va pas aller en s’arrangeant. On a donc encore beaucoup de travail devant nous, au niveau national comme régional.
Avec la notion de famille plus ancrée en Corse que dans d’autres départements, on pensait la Corse parée pour lutter contre la précarité. Or, la triste réalité du quotidien nous montre bien qu’elle n’y échappe pas. Comment l’expliquez-vous ?
Il y a une très forte demande parce que les besoins sont énormes. Le problème que vous soulevez est simple : les gens ne parviennent plus à joindre les deux bouts et viennent frapper à notre porte. Bien souvent, ces personnes arrivent tout juste à subvenir à leurs besoins. Ils ne peuvent plus aider leurs parents et viennent frapper à notre porte aux besoins de leurs parents. C’est une triste réalité. Nous touchons des populations que nous n’avions pas il y a quelques années. Des gens qui perçoivent 1200 euros par mois et qui ne s’en sortent pas pour de multiples raisons, notamment les familles monoparentales. Ce sont les travailleurs pauvres.
Quelles sont les actions principales des restos, à l’échelle locale ?
Elles sont multiples. Cela va de la distribution, notamment en période de Noël, de jouets et chocolats, à l’opération « Les cartables du cœur » à l’occasion de la rentrée scolaire ou divers ateliers que nous avons ouverts, comme la danse ou l’informatique. Ce qui est valorisant, c’est qu’une initiative locale, les « cartables du cœur », a été reprise au niveau national.
Les restos ont, en Corse, une particularité, celle de la ruralité. Comment gérez-vous ce handicap ?
La population du rural est, elle aussi, touchée par cette situation. Comme vous le soulignez, elle est, bien souvent, en période hivernale, coupée du monde. C’est pour cela que nous avons créé les centres du rural. Au début, on ne savait pas trop comment s’y prendre de manière à toucher un maximum de personnes ; l’ADMR étant implantée partout et étant, moi-même au sein de cette association depuis 15 ans, nous avons eu l’idée de nous servir des bénévoles de l’ADMR pour pouvoir mettre d’importants relais, un peu partout dans le département. On livre les colis qui sont déposés à la poste avant d’être distribués par les bénévoles.
La solidarité corse n’est pas un vain mot. Vous en faites l’expérience chaque jour ?
Si nous avons, aujourd’hui, autant de bénévoles, c’est que, forcément, nous avons une grande solidarité. La seule différence, c’est qu’elle se manifeste, pour ce qui nous concerne, à travers une association. Nous sommes 200 en Corse-du-Sud, un chiffre qui, nous l’espérons, va encore augmenter car nous avons besoin de monde.
Le partenariat avec l’ACA, qui dure depuis trois ans, est un atout considérable pour les restos du cœur. Qu’en pensez-vous ?
C’est une aide très importante, tant au niveau de l’image médiatique qu’elle génère, que sur le plan financier puisque le club reverse un euro pour chaque place vendue à Timizolu. Une dizaine de joueurs et l’entraîneur, Alex Dupont, sont venus pour l’ouverture de la campagne 2012-2013, le 27 novembre dernier. C’est incontestablement un coup de pub pour les restos. Mais le partenariat n’en reste pas là. L’ACA embauche également quelques personnes comme stadiers les soirs de match.
Ce partenariat est aussi un clin d’œil à Jacques Vankershaver, adjoint de Rolland Courbis en 2001 et à l’origine de la création des restos dans le département.
Oui, tout à fait. Quand l’ACA est monté en Ligue 1, il avait animé une conférence sur le sport à l’Espace Diamant et mis des maillots du club aux enchères. Les sommes récoltées devaient être reversées aux restos du cœur. Mais la structure n’existait pas à Ajaccio. Il avait, alors, remis le chèque aux restos de Bastia. Ensuite, tout est allé très vite. Ange Pantaloni a organisé une réunion à la mairie avec Bernard Achard et moi-même. La délégation bastiaise est descendue puis, nous avons débuté.
Les enfoirés en Corse. Un rêve toujours inaccessible ?
Les enfoirés représentent 15.000 personnes par jour sur huit jours. Aucune structure, dans l’île ne peut abriter une telle manifestation, pas même la future Halle des Sports. Car l’objectif, consiste à faire un profit maximum. Ce ne serait guère rentable. En revanche, nous planchons, avec Bernard Achard, qui a été nommé chargé des manifestations et qui siège au conseil d’administration des restos à Paris, sur l’idée de réunir la plupart des artistes corses pour une série de concerts dont les bénéfices seraient entièrement reversés aux restos du cœur. Pour l’heure, nous avons des contacts mais il faudra réunir tout le monde et patienter encore un peu.
Interview réalisée par Philippe Peraut