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L’invité : Jean-Marie Arrighi, inspecteur pédagogique régional en charge de la langue corse

jeudi 28 février 2013, par Journal de la Corse

Jean-Marie Arrighi est considéré, dans l’île, comme le Monsieur langue corse. Inspecteur pédagogique en charge de la langue, écrivain, il mène depuis plus de vingt ans, un combat pour sa sauvegarde. Il analyse, dans cet entretien, la situation de la langue corse et ses perspectives.

Quelle est la situation de la langue corse aujourd’hui ?

Un tableau fait par l’INSEE lors du recensement de 1999 évaluait à 90.000 adultes le nombre de locuteurs en Corse et 40.000 à l’extérieur. Ce chiffre traduit une réalité mais la langue n’est plus majoritairement parlée par les Corses. Il y a, également, ceux qui ne l’emploient pas au quotidien mais pour lesquels ce n’est plus une langue étrangère. Ce processus est double puisque le corse a continué à baisser dans l’usage quotidien et, en même temps, il est entré dans des domaines où il était absent auparavant. Cela a commencé par l’école et s’est poursuivi avec les médias et la littérature qui est de très haute qualité. De ces deux processus, on ne sait pas lequel l’emportera.

Pensez-vous que le corse soit, aujourd’hui, en danger ?

Il faut distinguer deux éléments pour répondre. Le corse ne me paraît pas, d’un côté, menacé de disparition totale. Et il sera certainement sauvé, de ce point de vue, par l’école, en tant que langue connue. Ceci dit, on peut connaître une langue et ne pas l’employer. Dans ce cas, il est menacé. Le latin a été connu pendant des siècles par des gens très cultivés qui ne l’employaient pas pour autant. Le corse est donc menacé dans l’utilisation mais il dispose d’un atout très important par rapport à d’autres langues régionales : ses parentés romanes. En parlant le corse, on sait déjà en partie l’italien, l’espagnol, l’occitan, le portugais ou le roumain. C’est un gros avantage par rapport à des langues régionales telles que le basque ou le breton. L’Unesco dit qu’une langue est menacée, voire perdue si elle descend au-dessous de 30.000 locuteurs. Mais il faut voir ce qu’elle permet comme contact en dehors des locuteurs habituels.

Il y a eu un grand vide dans l’usage de la langue corse. À quelle période le situez-vous et comment l’expliquez-vous ?

Longtemps, les villages sont restés peuplés et le corse était la langue habituelle. Le grand creux se situe à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il n’y a, alors, plus de revendication concernant la langue durant 20 ans, puis, les villages se vident. Le grand moment se caractérise par l’urbanisation. Les années 50-60 où les gens qui savaient parler corse au village cessent de le parler quand ils rencontrent des inconnus. Et en ville, on rencontre une majorité d’inconnus. Il y a eu une forme de renonciation. Et puis n’oublions pas, également, que les corses ont cessé, à un moment donné, de parler corse par politesse dès lors qu’un continental arrivait au village.

Le corse s’implante peu à peu au sein de la société. Comment le faire évoluer ?

Il doit continuer à être très présent à l’école, c’est indispensable. En même temps, il ne doit pas y rester enfermé. Le corse ne doit pas être seulement une langue de l’école, il doit se parler de manière naturelle dans la société. Sur ce point, les plans successifs mis en place par la CTC sur l’emploi du corse dans la société sont importants. La difficulté, aujourd’hui, consiste à créer des lieux naturels d’utilisation du corse dans la vie moderne.

Concernant l’enseignement scolaire, l’immersion totale telle qu’elle est pratiquée dans d’autres régions, ne serait-elle pas la solution idéale ?

L’immersion totale est faite dans le privé associatif. Les textes de Jack Lang de 2001, prévoyaient que l’on puisse le faire dans le public. Mais l’idée a été annulée par le conseil constitutionnel. Chez nous, le bilingue à parité doit se développer de plus en plus. Je crois, personnellement, en terme d’efficacité, plus au bilingue qu’à l’enseignement de langue comme objet. Dans le cadre de la convention en cours avec la CTC qui termine cette année, l’idée est de généraliser le bilingue en maternelle. En outre, nous avons, dans le primaire, 30% de bilingues, c’est donc un système à part entière. Dans le secondaire, il s’étend peu à peu.

On dit que les chiffres, en matière d’enseignement du corse, ne traduisent pas toujours la réalité. Pourquoi ne pas imposer des objectifs à atteindre ?

Cette langue travaille, à la fois, au niveau administratif et par rapport à l’ensemble des individus qui dispensent l’enseignement. Il peut y avoir, en effet, des difficultés mais le mouvement reste, toutefois, très fortement engagé. Et il donnera des résultats. On est sur des problèmes de connaissance ou d’usage. Le système actuel aboutira, je pense, à ce que les jeunes corses soient capables d’utiliser la langue. Ensuite, il faut, à un moment donné, avoir envie de le parler. Et là, c’est une volonté personnelle.

Les origines de langue corse ?

Je crois qu’il faut avoir, là-dessus, un point de vue très nuancé. Le corse est d’origine latine, c’est une certitude. Du latin transformé, à un moment donné, par des gens qui parlaient autre chose avant, du pré-latin ou du ligure. C’est une langue qui a vécu quasiment un millier d’années en contact permanent avec le toscan qui était la langue écrite et dont le corse conserve des traits archaïques qui ont pourtant disparu en italien moderne. C’est pourquoi le corse n’est pas dérivé de l’italien actuel. Il s’est constitué comme une langue à part entière mais était vécu, il y a 300, 200 ou 100 ans, comme un dialecte. Les gens croyaient qu’ils parlaient deux niveaux de langue, l’une populaire et orale, le corse, l’autre littéraire ou quand il y avait un contact avec l’Etat. Ces deux niveaux sont devenus des langues à part entières, séparées ; c’est un phénomène courant, chaque langue se détachant, peu à peu, des précédentes. Le français est arrivé très tard en Corse, au XVIIIe siècle. Cette langue officielle a mis cent ans pour s’imposer, entre 1830 et 1930 environ.

Pensez-vous que le corse soit, aujourd’hui, à la croisée des chemins et que l’on va se tourner, progressivement, vers une langue unique du nord au sud de l’île ?

Quand une langue est parlée très largement, elle tend déjà à s’unifier. Une unification autoritaire ne sera, à mon sens, pas possible. On constate, dans certains usages, que l’on gomme naturellement les ultras particularismes de chez soi. Par exemple, lors de la création de manuels scolaires. On va progresser vers une unité mais il ne faut pas mythifier les différences, elles sont très faibles. Si langue est parlée, on va tendre naturellement vers cette unité puisque les gens ne vont plus comme jusqu’à présent, parler seulement avec l’entourage de leur village.

La langue parlée, sera-t-elle, à terme, différente, que celle que parlaient nos anciens ?

Toute langue, quand il y a des objets nouveaux, est amenée à trouver des façons de les nommer. C’est une constante valable pour toutes les langues. Si l’on regarde, du reste, l’évolution du dictionnaire français, on y aurait trouvé, il y a un siècle, des tas de mots issus du vocabulaire rural, qui n’y sont plus aujourd’hui. Ou alors, on tomberait dans un vocabulaire spécialisé.

On considère que la génération née dans l’entre-deux guerres a été sacrifiée. Ne faudra-t-il pas, selon, vous, sacrifier, de nouveau, une génération pour obtenir des résultats et sauver la langue corse ?

La génération la plus sacrifiée me semble être celle qui a aujourd’hui, une quarantaine d’années. Elle n’a pas eu, en majorité, de transmission directe de ses parents et n’a pas appris le corse à l’école. Souvent, ce sont ceux qui revendiquent le plus pour leurs enfants et attendent beaucoup de l’enseignement. Ceci dit, elle n’est pas totalement sacrifiée. Le corse est de plus en plus présent dans tous les domaines de la société, notamment à travers u certificatu.

Quels seront les signes montrant son évolution ?

Les courbes sont, généralement descendantes selon les âges : 80% de locuteurs ont 80 ans, 70% ont 70 ans, etc et 4% pour les enfants de 4 ans. Deux lieux, actuellement en Europe, ont inversé la courbe : Le Pays Basque espagnol et la Catalogne espagnole. Les 80 ans parlent plus que ceux de 40 ans mais ceux de 4 ans parlent, eux aussi, plus que les quadragénaires. Ce sera, à mon sens, la mesure du succès d’une politique en matière de langue corse. Autre signe, quand les gens s’adresseront à des inconnus en corse.

Le contenu du prochain plan d’enseignement de la langue corse ?

L’Assemblée de Corse a des projets nouveaux, très larges mais doit, en même temps, achever la première étape 2007-2013. Il y aura, très certainement, la généralisation du bilingue et, bien sûr, la coofficialité du corse et du français demandée par la CTC. La convention, telle qu’elle est actuellement, ne sera pas achevée, il faudra donc finir certains domaines.

Que pensez-vous de la ratification de la charte des langues régionales ?

La charte a été signée par l’Etat à l’époque de Lionel Jospin mais le conseil constitutionnel s’est opposé à sa ratification jugeant le préambule, qui évoque des groupes locuteurs de langues ayant des droits. Et l’idée s’avérait, selon eux, contraire à la notion de République une et indivisible. Cela suppose, aujourd’hui, un changement constitutionnel. Et au-delà de la charte elle-même, ce changement permettrait une avancée importante.

Êtes-vous optimiste quant aux chances de sauvegarde de la langue ?

Oui ! Incontestablement, nous sommes sur la bonne voie. Et, d’un point de vue personnel, je n’aurais pas fait tant d’efforts depuis plus de vingt ans, si je n’y croyais pas.

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