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L’INVITE

mercredi 24 novembre 2010, par Journal de la Corse

L'invite Jean-Guy Talamoni : « Passer de la parole aux actes… » Président du groupe Corsica Libera, qui compte quatre élus, Jean-Guy Talamoni rappelle que les nationalistes ont porté les principales revendications en débat aujourd’hui. Et compte affirmer que Corsica Libera reste au centre du jeu politique. Le 28 novembre se tiendra une session extraordinaire sur les transports. Lors d’un débat public organisé par RCFM la semaine dernière, le président de l’Office des transports, Paul-Marie Bartoli, s’est déclaré favorable à la suppression de l’aide sociale et du service complémentaire pour les transports maritimes. Que vous inspire cette initiative courageuse ? La suppression de l’aide sociale conjuguée à l’extension de la Délégation de Service Public sur Toulon reviendrait, en l’état actuel des choses, à attribuer un monopole de fait à la SNCM, donc à Véolia. Durant fort longtemps - et notamment lors de la dernière campagne électorale -, nous avons dénoncé la main mise progressive de cette multinationale sur les secteurs stratégiques (eau, transports, etc.). Les propositions du Conseil exécutif ne nous paraissent donc pas acceptables. Nous réitérons pour notre part une vieille revendication qui devient de plus en plus crédible : la création d’une compagnie maritime publique corse. Vous plaidez pour la création d’une compagnie maritime régionale. Paul-Marie Bartoli a déclaré que le sujet n’était pas tabou. Comment une compagnie régionale pourrait selon vous lutter contre la concurrence sans creuser le déficit de la Collectivité ? Durant la précédente mandature, nous avions demandé qu’une étude de faisabilité soit réalisée, ce qui nous avait été refusé. Lors de la réunion publique organisée il y a quelques jours, j’ai interpellé Monsieur Bartoli, lui demandant de s’engager à lancer une telle étude dans les semaines à venir. Il m’a répondu positivement. Nous prenons acte de cet engagement. Ce qui est dommage, c’est que les bateaux payés par la Corse ont fait l’objet il y a quelques années d’un cadeau à des intérêts privés. Toutefois, nous demeurons persuadés qu’une compagnie publique est viable. Nous avons fait des propositions techniques dans notre projet « Corsica 21 ». Les nationalistes ont naguère pris position sur des sujets qui aujourd’hui font l’unanimité au sein de la classe politique insulaire. Le rapprochement des prisonniers, la nécessité de donner un cadre à la problématique du foncier, la co-officialité de la langue corse,… N’est-ce pas frustrant de devoir attendre des années avant d’être rejoints par les autres partis pour enfin aboutir à un consensus et prendre des mesures concrètes pour faire avancer les sujets ? Frustrant n’est pas le mot. C’est surtout préjudiciable aux intérêts de la Corse. Beaucoup nous ont rejoint à présent sur ces positions mais on aurait pu faire l’économie de tout ce temps perdu. Vous appartenez à la Commission des compétences législatives et réglementaires. Dans quels domaines prioritaires estimez-vous que la Corse doit faire valoir cette compétence ? Comme vous le savez, nous souhaitons pour notre part, par définition, le transfert à la Corse de toutes les compétences ! Sous la précédente mandature on a assisté au contraire à un recul institutionnel de fait, puisque rien n’était décidé sans l’accord - ou même l’impulsion - de la préfecture, même dans les domaines de compétences exclusives de la CTC ! Si l’actuelle majorité décide d’agir différemment, il sera intéressant de prendre des initiatives dans de nombreux domaines économiques, sociaux, bancaires, culturels, d’aménagement du territoire... Nous avons, pour notre part, déjà déposé de nombreuses motions sur les sujets les plus divers. D’autres propositions figurent dans « Corsica 21 ». Toutefois, pour les réformes particulièrement lourdes comme la citoyenneté ou l’officialisation de la langue, une révision constitutionnelle doit être envisagée… La réforme des institutions prévue à l’échelon national à partir de 2014 constitue l’occasion de faire évoluer le statut spécifique dont bénéficie la Corse depuis 2002. Quelles avancées souhaiteriez-vous voir appliquer ? Quel rôle a la Commission des compétences législatives et réglementaires dans cette réforme ? Nous avons commencé à en discuter avec les autres élus de l’Assemblée. Notre position est que la Corse doit mettre à profit cette réforme pour obtenir une avancée globale, un nouveau statut. Nos propositions dans un tel cadre sont la suppression des Conseils généraux et la création, à côté de l’Assemblée de Corse, d’une « Chambre des provinces » afin d’assurer une représentation du niveau local. Celle-ci serait chargée de l’aménagement du territoire et du développement rural. Par ailleurs, cette avancée comprendrait l’institution d’une citoyenneté corse fondée sur 10 ans de résidence ainsi que l’officialisation de la langue corse. La Commission des compétences législatives et réglementaires doit, à cet égard, préparer les délibérations de l’Assemblée. Nous l’avons d’ores et déjà saisie de nos propositions. Dans une interview accordée à Corse-Matin le mois dernier, vous avez appelé à un consensus des élus autour d’un projet global de développement économique, social et culturel pour la Corse. Vous estimiez alors que « seul un plan de type Matignon peut conduire à une sortie de crise ». Quel retour avez-vous eu (si vous en avez eu…) des autres groupes élus à l’Assemblée ? De nombreux retours, de façon informelle pour l’instant. Globalement positifs. Mais il faudra bien entendu attendre les prises de position publiques. Il me semble, pour ma part, que seul un accord global, une solution politique, permettra de régler un problème vieux de plusieurs décennies. Par ailleurs, certaines demandes, comme l’officialisation de la langue ou le rétablissement de l’exonération des droits de succession (arrêté Miot), n’ont à mon avis aucune chance d’être avalisées par Paris si elles ne sont pas comprises dans un ensemble global et cohérent constituant une solution définitive à ce problème corse dont les dirigeants français aimeraient bien également se débarrasser… Ce type de projet global exige l’unanimité des 51 élus territoriaux. Or, sur la question de l’instauration d’une citoyenneté corse pour accéder à la propriété afin d’enrayer la spéculation immobilière, tous les partis politiques ne vous rejoignent pas. Comment construire un plan global de développement lorsque la philosophie du développement diverge ? L’unanimité ne peut être atteinte et elle n’est pas nécessaire. Il faut en revanche une forte majorité, un peu comme celle qui s’était manifestée en juillet 2000 lors du processus de Matignon (44 élus sur 51). Sur la question de la résidence de 10 ans pour acquérir un bien immobilier, j’observe que des élus dits « traditionnels » commencent à envisager cette proposition, y compris publiquement. Nous verrons bien ce que donnera le débat des Assises du foncier dont nous avons obtenu l’organisation. Une commission a récemment été installée par Dominique Bucchini pour évaluer les retombées sanitaires du nuage de Tchernobyl en Corse. Vous faisiez partie du groupe de travail constitué dans la précédente mandature aux côtés notamment du docteur Denis Fauconnier mais vous vous êtes heurtés à l’inertie du pouvoir exécutif. Qu’attendez-vous de cette nouvelle commission ? Le groupe « Tchernobyl » de la mandature précédente n’a pas été réuni à un rythme suffisamment soutenu. Il a toutefois, au cours de ses 16 réunions, élaboré un projet qui a été avalisé par l’Assemblée au début de l’année. Il faut à présent lancer l’appel d’offre européen pour que l’enquête épidémiologique soit réalisée au plus tôt. Il est certes prématuré de dresser un premier bilan six mois après les élections, mais quelles sont vos premières impressions de l’exercice du pouvoir par la gauche ? L’heure du bilan n’est pas venue. En revanche, au niveau des discours et des engagements, un certain nombre de choses ont évolué : nous avons pris acte des propos du Conseil exécutif sur le rapprochement des prisonniers, sur l’officialité de la langue corse, sur l’organisation des Assises du foncier et sur l’étude de faisabilité d’une compagnie maritime publique corse. Reste à passer des paroles aux actes, « da u dì à u fà ». Comment appréhendez-vous le travail de votre groupe qui ne compte que quatre élus ? Quatre élus, c’est effectivement moins que ce que nos 10% de suffrages auraient logiquement dû nous donner. Le système électoral est à cet égard peu démocratique. Toutefois, il me semble que notre présence et notre impact à l’Assemblée de Corse sont plus forts que ceux d’autres groupes comptant davantage d’élus. Il est vrai que Corsica Libera a porté les principales revendications qui sont aujourd’hui en débat. Tous les élus sont conduits à se situer par rapport à nos propositions : pour ou contre la citoyenneté, pour ou contre l’officialisation de la langue, pour ou contre la compagnie maritime corse… Il est difficile de ne pas voir que Corsica Libera est aujourd’hui au centre du jeu politique, alors que l’on a tout fait pour l’écarter, y compris en changeant les règles du scrutin territorial à quelques mois de celui-ci ! Notre légitimité, nous la tirons non seulement de nos résultats électoraux, mais également de la cohérence de notre parcours et des sacrifices consentis. Beaucoup de nos compatriotes, y compris ceux qui, par tradition familiale ou par idéologie, continuent à voter pour d’autres courants, reconnaissent que Corsica Libera défend avec détermination la Corse et les Corses. C’est pourquoi notre mouvement est appelé à progresser encore dans les temps à venir. Interview réalisée par M.K

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