Le rire est une expérience de liberté. Avec la valse des humoristes que l’on a vu sur France Inter, on pourrait se demander si cette expérience n’est pas devenue interdite…
Pourtant, rire est nécessaire. Tout autant que pleurer. Du rire aux larmes. Mais peut-on rire de tout ? A priori, la réponse est non, les affaires Dieudonné, et autres en sont la preuve. Est-ce à dire que le temps des Coluche et Pierre Desproges est révolu ? L’esprit subversif et corrosif semble s’être érodé au profit du politiquement correct.
Rire sous contrôle
Pour citer Pierre Desproges « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». Plusieurs humoristes se sont vus rappelés à l’ordre par des associations de défense de personnes pour des paroles qu’ils voulaient drôles et que les associations estimaient blessantes. Ainsi en a-t-il été de Patrick Timsit qui dans un de ses spectacles a comparé les mongoliens à des crevettes (« où tout est bon, sauf la tête »), et qui a été obligé de s’excuser auprès de familles de personnes handicapées qui avaient trouvé ces propos scandaleux. Autre affaire similaire, le site 10minutesaperdre.fr qui a suscité le buzz avec des vidéos humoristiques ponctuées de clichés homophobes dont les sketches s’achevaient par un « ça, c’est vraiment PD ». Le site a été contraint de s’arrêter suite à l’action d’associations de lutte contre l’homophobie, notamment le comité Idaho, qui ont estimé que « l’usage de l’expression « PD » n’était autre que le signe d’une homophobie sociale généralisée ». Du coup, pour éviter ces levées de boucliers, les humoristes s’autocensurent.
Humour business
La loi en la matière est accusée de brider la liberté d’expression. Pourtant selon Christian Charrière-Bournazel, président de la commission juridique de la ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), les poursuites judiciaires sont rares et les délits verbaux sous surveillance sont nettement moins fréquents qu’il y a quarante ans. Ce qui est souvent reproché, c’est le côté subversif, un peut trop provocateur. D’autant que les humoristes représentent aujourd’hui un véritable enjeu d’audimat pour les médias. L’humour business est une réalité. Tzek et Pido ne démentiraient pas. Pas plus que tous ceux pour qui la scène a été un tremplin ou une voie royale pour faire carrière. La puissance comique se manifeste aussi par la capacité à requalifier les sujets abordés, à repousser les barrières du risible, à pouvoir justement faire rire de questions de société assurément pas drôles comme la maladie, le handicap, le mot, la différence culturelle…
Avoir de l’humour… ou pas
Heureusement, les humoristes n’ont pas forcément besoin de jouer la provocation pour faire rire leur public. Il est des fois où le seul relai de ce qui se passe dans les hémicycles peut suffire à provoquer les rires. Ainsi en février, lorsque Camille de Rocca Serra, député UMP, en plein débat pour la campagne des élections régionales en Corse se lance dans un bilan dithyrambique de l’économie insulaire « La Corse se développe, la Corse n’a jamais autant créé d’emplois, la Corse est en croissance (...) Faut pas dire que la Corse régresse, non ! Elle progresse, le PIB de la Corse a augmenté, la Corse est passée devant le Limousin... », provoquant applaudissements et rires comme dans un théâtre. Le président de l’Assemblée de Corse a tenté de rétablir le calme en lançant un « soyons sérieux... soyons sérieux... ». Il faut dire que ce bilan positif était tellement énorme, tellement ostensiblement orienté « campagne », puisqu’en dehors de la saison touristique, du secteur du BTP et de la grande distribution, l’économie corse est plutôt mal en point… Peut-être était-ce une façon de dédramatiser ? En tout cas, la diffusion de la vidéo sur Internet a bien tourné et alimenté les commentaires. Parce que les humoristes s’accordent tous qu’il est difficile de gagner à tous les coups et de déclencher le rire sur ordonnance. Tout ne va pas de soi, et l’humour n’est pas un sens partagé par tous. Les registres sont nombreux. Noir, jaune, anglais, juif, belge… les blondes en ont aussi pour leur grade, les Corses ne sont pas en reste. L’humour se partage, du moins dans sa disparité et son hétérogénéité. Peut-on rire de tout ? Des autres, c’est certain, de soi, un peu moins…
Maria Mariana