Lors d’une conférence de presse qui anticipait celle donnée par la famille Nivaggioni, le préfet de région et le préfet chargé de la Sécurité, ont pris, en des termes vifs, la défense de la police refusant que celle-ci soit accusée d’avoir laissé assassiner Antoine Nivaggioni. Quelques heures plus tard, la famille Nivaggioni s’interrogeait publiquement sur des faits troublants survenus ces dix derniers mois. Deux conférences de presse Le préfet de région a tenu à préciser d’entrée de jeu qu’il était naturel que les pouvoirs constitués soient parfois la cible d’interrogations de la part de citoyens. Pourtant, la suite de ses propos témoignait d’une irritation mal contenue suscitée par justement des interrogations soulevées par les proches d’Antoine Nivaggioni. Il a vivement pris la défense des corps constitués judiciaires et policiers, position on ne peut plus légitime en soi. Le problème est que les proches d’Antoine Nivaggioni n’ont jamais incriminé la police mais s’est interrogé sur le rôle passif joué par certains policiers dans l’intervalle séparant la tentative d’assassinat du mois de mai et l’assassinat lui-même. La démarche même de la famille Nivaggioni témoigne de sa confiance dans l’institution judiciaire puisqu’elle s’adresse à elle afin que toute la vérité éclate au grand jour. N’est-ce pas là une démarche digne et légitime ? Le préfet chargé de la sécurité a menacé des foudres de la justice ceux qui traitaient « la police et la gendarmerie » de « barbouzes », terme qu’il est pourtant le seul à avoir employé puisqu’il n’a jamais été écrit ni prononcé durant ces semaines. C’est pour le moins maladroit. De plus Gilles Leclair a implicitement accepté la possibilité d’erreurs policières précisant que dans la police il existait de bons et des mauvais policiers. Voilà qui contraste avec les très agaçantes positions de principe sur le policier ontologiquement angélique et dévoué corps et âme à sa mission de protection de la population, sorte de légende rose bonbon qui évidemment se nuance au contact de la réalité quotidienne. Et comment pourrait-il en être autrement ? Le droit citoyen à l’interrogation Avant même de disséquer le discours officiel qu’il soit bien entendu que j’appartiens à ces citoyens qui jugent la police et la justice indispensables à la société corse pour réguler nos passions, combattre le crime et offrir un soutien aux plus pauvres et aux plus démunis. Je me réjouis lorsque des trafiquants ou des assassins sont arrêtés dans les conditions fixées par la loi. Les attaques systématiques contre ceux qui maintiennent l’ordre me semblent incantatoires, injustes et stupides. Mais si la police et la justice ont des droits ils ont également des devoirs. Or nous autres Corses qui occupons des postes dans la police, la gendarmerie, la magistrature, la politique, nous savons qu’entre la description idyllique donnée par les préfets et la réalité du travail policier à certains moments de notre histoire il y a un monde. Eux passent tandis que nous, nous vivons ici. Nous qui vivons le quotidien dans notre chair nous savons que les méthodes policières ne sont pas toujours des modèles de morale républicaine (pour reprendre le concept éculé utilisé comme un concept religieux par les politiques et les hauts fonctionnaires français à croire que les polices danoise ou suédoise seraient par essence antidémocratiques par le seul fait d’agir dans le cadre de monarchies constitutionnelles). Dans le passé, nous avons été le témoin de pratiques scandaleuses visant à favoriser l’auto élimination de bandes ennemies. Un préfet a tout de même déclaré lors de la scission du FLNC en 1991 qu’en cas d’assassinats « ce serait toujours ça de moins à emprisonner ». La guerre des polices a fait rage après l’assassinat du préfet Erignac. Tous les états sont perfides dès lors qu’ils n’arrivent pas à régler les problèmes d’ordre public par les voies normales. Et cette tendance est aggravée par la politique actuelle qui joue sur la rentabilité de l’action policière et non sur son bénéfice à moyen terme. Ce sont d’ailleurs des policiers masqués qui l’affirment sur le net. Et ils savent de quoi il retourne. C’est aussi Charles Pasqua, ministre de l’intérieur de Jacques Chirac et sorte de Vidocq moderne, qui affirmait dans les colonnes d’un grand quotidien que la raison d’état prévalait sur le droit. Et puis c’est également l’atmosphère générale du pays plombée par les affaires Bettencourt et Karachi qui autorise tout de même une certaine méfiance envers certaines démarches des plus hautes autorités françaises. Nous, les citoyens lambda, avons donc quelques raisons de rester vigilants et de poser quelques questions, fussent-elles désagréables. Et il aurait donc été bien venu de répondre calmement aux questions posées plutôt que s’en offusquer. Une faute policière Il ne vient à l’idée de personne de penser un seul instant que policiers et gendarmes sont des barbouzes. Mais les deux préfets doivent tout de même reconnaître qu’à l’origine du questionnement qu’ils réfutent il y a tout au moins une erreur de leurs services qu’ils auraient tout de même pu regretter : un homme, surveillé par la police, a été assassiné en lieu et place où six mois auparavant on avait déjà tenté de le tuer. Les assassins ont agi à partir d’un appartement qui, si on en croit le préfet chargé de la sécurité, avait été approché lors une enquête de voisinage. Et cela à soi tout seul représente une faute énorme puisqu’elle a abouti à la mort d’un homme que justement la police aurait dû protéger. Ce seul fait méritait des explications voire des regrets. Les deux préfets auraient pu également se réjouir de ce qu’une élue nationaliste exige de la police et de la justice efficacité et vérité. Il y a peu, les nationalistes, à la manière des gauchistes, refusait même d’imaginer que la justice et la police soient autres choses que les bras séculiers d’un pouvoir exprimant une oppression. Là c’est une famille entière qui au nom du respect d’institutions régaliennes, interroge les représentants de l’autorité étatique. Elle ne juge pas. Elle relate des faits qui l’ont troublée et qui ont peut- être des explications toutes simples. Et elle ajoute qu’elle refuse l’esprit de vengeance. Encore faudrait-il que les autorités reprennent leur calme et écoutent ce que cette famille dans la douleur a à dire. Bref qu’elles considèrent la famille Nivaggioni comme des citoyens à part entière et non des ennemis. Ce qui s’est passé est positif pour la démocratie quand bien même cela égratigne l’orgueil « républicain » des représentants de l’état en Corse. GXC