Étrange et belle cité de Bonifacio. Dressée sur ses hautes falaises blanches et ses grottes marines. Ses maisons s’accrochent en enfilade sous le ciel rayonnant d’un soleil d’hiver. Clochers, tours et remparts massifs s’y détachent en demi-teinte.
De la rive, le bleu foncé de la mer immobile s’étend jusqu’à l’horizon. Tableau de couleurs étales, comme une marine figée sur la toile par un maître du pinceau. Mystérieuse ville aux souvenirs légendaires. Ainsi, dit-on, selon un vieux grimoire, qu’elle donna le jour à Pétrarque poète de l’amour s’il en fut. La nostalgie d’amour emplit ses poèmes. Et aussi le nom de sa bien aimée « Madonna Laura » Laure qui si tôt fut arrachée à la vie par une épidémie de peste. Quelles furent ses origines ? Où était-elle née ? Rien ne subsiste, il faut bien l’avouer, de sa biographie. Oui, rien d’autre que les vers de son amant, pleurant les « perduti giorni » Ces jours heureux avec elle à jamais disparus. Admirable poésie d’un amour hors du commun. Bonifacio est justement renommée comme étant une ville de tradition. La Semaine Sainte en témoigne dans les souffrances et les lamentations de la Passion. Ses confréries et leurs processions costumées sont impressionnantes. La ville n’ignore pas, d’autre part, la gaieté et la joie populaires. Elle sait s’amuser et rire avec les fêtes carnavalesques. Au temps jadis, dans les années trente du siècle dernier, les défilés de carnavaliers et carnavalières aux sons des musiques et des chants, mettaient les rues en liesse, en mars, au cours de la période de mardi gras. Les spectacles étaient attrayants et fort prisés des participants et de leurs nombreux spectateurs venus de toute part pour se détendre. Les fêtards masqués et déguisés mettaient leur colonne en branle. Pierrot, tout de blanc vêtu, visage enfariné sous le masque enlaçait sa Colombine. Tous deux conduisaient cette farandole endiablée à travers la cité. L’allégresse des cœurs des jeunes gens s’affirmait sous l’anonymat du masque. Ils s’émoustillaient ardemment, exultant et criant à travers la mascarade. La curiosité des spectateurs s’aiguisait à mettre un nom ou un visage sous ces nez de carton-pâte ou sur ces travestis. De ci, de là des silhouettes de tirailleurs aux chéchias rouges se profilaient dans la foule et ajoutaient une note pittoresque de forteresse aux portes de l’Orient. Oh ! Certes ! Ce n’était pas le carnaval de Venise avec ses rassemblements gigantesques de la place Saint Marc, ses gondoles traversant le Grand Canal, ses soirées éblouissantes de dominos et de tricornes aux atours somptueux. Ni même celui de Nice aux chars de parade, croulant sous les fleurs et les mannequins de géants grotesques dans un vacarme de tambours, de trompettes et de hauts-parleurs. Non, bien sûr. A son échelle, Bonifacio gardait le sens de la mesure et tirait son originalité de l’élégance et de la beauté des jeunes gens déguisés, garçons et filles et de leur comportement entraînant et joyeux mais sans débordement. L’agrément était dans le ton juste. Aujourd’hui ce passé s’est effacé. Mais les défilés et spectacles joyeux persistent avec les cortèges, danses et chants des enfants des écoles. C’est le peuple des tout petits qui s’en donne à cœur joie, carnavaliers et carnavalières déguisés et masqués donnant leurs représentations avant d’aller se régaler de gaufres, crêpes et beignets. Et tous les passants d’aujourd’hui comme le faisaient ceux d’autrefois, garderont encore le souvenir de ces heures dorées, vécues sous le soleil d’hiver à Bonifacio.
Marc’Aureliu Pietrasanta