En matière de « deal » et de « conso », certains quartiers d’Ajaccio, Bastia et Porto-Vecchio, mais également des zones résidentielles, n’ont rien à envier aux banlieues ou aux lieux où la « dope » se fait mondaine. A droga fora ! Le slogan est de retour. Mais cette fois ce n’est pas nuitamment « bombé » sur les murs, mais porté en pleine clarté par plusieurs associations et syndicats nationalistes. On dénombre l’Associu di i Liceani Corsi, Ghjuventù Tocca à Noi, Ghjuventù Paolina, A Cunsulta di a Ghjuventù Corsa et l’Associu di i Parenti Corsi. Cela qui représente beaucoup de monde et une incontestable représentativité. En reprenant ce slogan et en le faisant savoir lors d’une conférence de presse qui s’est tenue à l’Université de Corse, ces acteurs ont annoncé une démarche commune au service d’une grande ambition : « Lutter contre le fléau de la drogue ». Ils ont aussi assumé l’historicité très connotée Lutte de Libération Nationale du slogan : « Nous avons décidé de reprendre le combat mené dans les années 1980 » Pour expliquer leur démarche, les protagonistes ont dressé un constat particulièrement alarmant de la banalisation de l’usage de stupéfiants au sein de la population et plus particulièrement chez les jeunes : « Il y a quelques années la drogue était marginalisée et combattue par des forces vives de ce pays, aujourd’hui toutes les barrières sont tombées. Il n’y a plus aucun obstacle et elle se diffuse dans toutes les couches de la société avec pour conséquence une déstructuration et une perte de repère dans la jeunesse, mais également une criminalisation grandissante. » Ils ont aussi mis l’accent sur « la banalisation inquiétante et inacceptable de la consommation des drogues les plus dures ». Considérant que « la drogue est un mal dans sa globalité » et qu’il n’est donc pas question d’admettre la consommation de « drogues douces », les acteurs de la campagne ont aussi dénoncé une multiplicité des responsabilités et même une « passivité de tous ». Aussi, pour inverser la tendance, ils ont fait part de leur volonté d’agir selon trois axes d’intervention : sensibiliser la population par le biais d’une campagne d’affichage et d’un débat à l’Université ; mener des actions d’information dans les établissements secondaires et supérieurs ; interpeller les élus afin qu’ils prennent clairement position. Pour que la société civile s’empare du problème Cette démarche qui invite à « la prise de conscience de chacun » et à ce que « la société civile s’empare du problème » est a priori positive. Elle vient contrebalancer le silence gêné de la classe politique traditionnelle. Elle contribue à mettre sur la place politique la triste réalité voulant qu’en matière de « deal » et de « conso », certains quartiers d’Ajaccio, Bastia et Porto-Vecchio, mais également des zones résidentielles, n’ont rien à envier aux banlieues ou aux lieux où la « dope » se fait mondaine. Elle jette aussi un éclairage sur une consommation croissante en zones rurale qui ne se limite plus à l’addiction de quelques marginaux. Enfin, elle intervient alors que l’on commence à noter des frictions entre bandes de dealers pour le contrôle de territoires. Or, chacun sait que ce type de conflits peut être le prémisse d’affrontements bien plus graves. Nul besoin pour en être certain de se référer à des événements survenant au Mexique ou à Naples, la récente actualité marseillaise est suffisamment et tristement édifiante. Cela étant, les associations et syndicats engagés dans la démarche devront faire preuve de prudence. Chez nous et ailleurs, les cas n’ont pas manqué où une légitime mobilisation contre la consommation et le trafic de stupéfiants a créé les conditions de discours simplistes ou de nature à stigmatiser, ou de dérives sécuritaires ou justicières. Aussi, avoir choisi le slogan « A droga fora » n’est pas forcément une bonne idée car, en d’autres temps, il a aussi servi de nom à une organisation clandestine aux méthodes aussi expéditives que violentes, et d’explication à des campagnes d’attentats dont le ciblage et les revendications étaient des plus sommaires. Toutefois, quand peu de monde agit et à l’heure où l’on note une évidente banalisation de la consommation lors de contrôles routiers ou, plus grave, après des accidents de la circulation, il n’est pas inutile de remettre sur la table le problème de la drogue. Outre dénoncer ceux qui en vivent et prévenir des dangers que comporte toute consommation, on peut espérer que cela permettra d’ouvrir un large débat sur les causes parmi lesquelles figure en bonne place l’absence de repères et de perspectives dont souffrent, sur l’île, la jeunesse et plus globalement l’ensemble de la société. Il serait bon de ne pas oublier que si la drogue trouve preneur, son attrait n’a pas forcément pour uniques origines le goût de l’interdit et le baratin des vendeurs. Pierre Corsi